«Constant, laisse Lucile s'expliquer avec moi. Tu vois bien qu'elle est énervée ce soir. Demain, nous causerons tous les trois à tête reposée.»

Fraisier se leva sans répondre et se mit à marcher de long en large, désorienté, furieux, perplexe. Puis, machinalement, il alla fermer le magasin, sortit en ruminant des projets confus; et bientôt il se retrouvait au café, où on l'attendait pour finir et régler une partie interrompue. Le démon du jeu reprit possession de ce faible cerveau.

«Sa mère lui fera entendre raison,» se dit-il.

Et il remit au lendemain les affaires sérieuses.

VIII

«Ma pauvre Lucile!» fit douloureusement Mme Fraisier, en embrassant sa fille, quand il les eut laissées seules.

Sous ses bandeaux plats de cheveux grisonnants, Mme Fraisier était restée la femme tendre et un peu romanesque, qui naguère avait passionnément aimé son mari. N'ayant pu le tenir longtemps en haute estime, délaissée, ruinée par lui, elle ne vivait plus maintenant que pour ses deux enfants.

«Sois tranquille, mère! lui répondit Lucile; je saurai me défendre.»

Et l'entraînant doucement au jardin, baigné des calmes rayons blancs, la jeune fille s'achemina avec elle vers la rivière, par l'allée du milieu, entre les poiriers en quenouille, les ifs sombres et les hautes bordures de buis.

«Il ne faut pas désespérer, reprit-elle. Quelqu'un nous attend, là, sous les charmilles, qui nous donnera, j'en suis sûre, bon conseil et bon secours.