D'APRÈS MARK TWAIN
Préface de 1881
Les Esquisses américaines de Mark Twain ont été lues par tout le monde aux États-Unis et en Angleterre. Elles offrent le plus curieux spécimen de l'esprit yankee, _ayant cours actuellement entre New-York et San-Francisco.
Le traducteur en a choisi les pages les plus piquantes, les plus caractéristiques; et, pour faire passer dans notre langue l'idée et le style de l'auteur sans leur ôter la saveur originelle, il a préféré une libre et fidèle interprétation à une translation étroitement littérale._
Histoire du Méchant petit Garçon qui ne fut jamais puni
Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s'appelait Guigui. Les méchants petits garçons s'appellent presque toujours Paul ou Jules dans les livres d'images; celui-ci s'appelait Guigui. C'est extraordinaire, mais c'est comme je vous le dis.
La plupart des vilains petits garçons, dans les livres d'images, ont une mère pieuse et poitrinaire, qui volontiers irait faire son lit dans la tombe, si elle n'aimait tant son fils ingrat. Ils ont presque tous, vous l'avez certainement remarqué, une pauvre mère, malade entre toutes les mères, qui berce son méchant enfant de ses douces paroles plaintives, l'endort dans un baiser, s'agenouille à son chevet, et pleure, pleure, pleure. Il en était différemment pour notre gaillard. Il ne s'appelait ni Paul, ni Jules; il s'appelait Guigui, et sa mère n'avait pas la moindre affection de poitrine. Elle était plutôt robuste que svelte, et n'était point pieuse. D'ailleurs, elle ne se faisait point de bile sur le compte de Guigui, et disait que, s'il se cassait le cou, ce ne serait pas une grande perte. Elle le fouettait toujours pour le faire dormir, et ne l'endormait jamais dans un baiser. Elle lui tirait régulièrement les oreilles avant de le quitter.
Un jour, ce vilain petit garçon déroba la clé du buffet et s'offrit une pleine potée de confitures. Mais un terrible remords ne lui vint pas soudain, et aucune voix ne lui murmura: «Est-il séant de désobéir à sa mère? Où vont-ils, les vilains petits garçons qui absorbent en cachette les confitures de leur pauvre maman malade?» Il ne jura pas qu'il ne le ferait plus, il n'alla pas demander bien vite pardon à sa maman; elle ne put donc le bénir avec des pleurs d'orgueil et des trémolos d'émotion, comme cela se pratique inévitablement dans les livres susmentionnés.
Ne trouvez-vous pas que c'est bizarre? Guigui mangea les confitures; il se dit, dans son grossier et vicieux langage, que c'était rudement bon; puis il éclata de rire et remarqua que la vieille ferait un fameux nez, si elle s'apercevait de l'opération. Quand de l'opération la vieille se fut aperçue, il soutint que ce n'était pas lui. Elle le fouetta sérieusement, et ce fut lui qui pleura. Tout ce qui arrivait à cet enfant-là était vraiment curieux; il ne lui arrivait rien, mais rien du tout, comme aux autres méchants petits garçons des livres d'alphabet.
Un autre jour, il vola des pommes. Chose merveilleuse! il ne se brisa aucun membre. Non, je vous assure, il ne tomba pas et ne fut pas dévoré par le gros chien. Il ne resta pas au lit une quantité de semaines, il ne se repentit pas, et ne devint pas meilleur. Il vola autant de pommes qu'il voulut, les mangea et n'eut pas de remords. Il n'eut même pas de coliques. C'est tout à fait particulier. Le monde ne se comporte pas ainsi dans les suaves petits volumes à couverture enluminée, où l'on voit de suaves petits bonshommes en pantalon cerise, et de suaves petites bonnes femmes dont les joues sont de la même couleur que les culottes des garçons.