Une fois, Guigui subtilisa le canif de son pion. Mais il craignit d'être découvert et mis au piquet. Il glissa l'objet dans la casquette de Prosper, le fils de la pauvre veuve, l'enfant modèle, qui obéissait toujours à sa maman, ne mentait jamais, savait invariablement ses leçons et revenait fastidieusement à l'école le dimanche. Quand le canif tomba de la casquette, Prosper baissa la tête et rougit, comme oppressé par la conscience du crime. Le pion sauta sur lui en s'écriant: «Ah! tu me le payeras, petit tartufe à pension réduite!» Mais, à ce moment solennel, aucun vieillard inattendu ne fit intervenir ses cheveux, blancs comme la queue d'un blanc percheron, ni sa voix, onctueuse comme l'organe d'un bon prêtre apostolique et romain. Non, aucun aïeul onctueux et incolore ne dit au maître d'école en suspens: «Laissez ce noble enfant! voici le détestable criminel. Je passais sans être vu, j'ai été témoin du vol.» Cela n'est-il pas de plus en plus particulier? Guigui ne fut réellement pas une seule minute inquiet. Le vieillard ordinaire des suaves petits livres ne prit pas le bon Prosper par la main, ne dit pas qu'un tel enfant méritait les meilleurs encouragements, et ne lui proposa pas, en aspirant une prise de tabac, d'entrer dans sa maison pour balayer son bureau, allumer son feu, faire ses commissions, fendre son bois, étudier le droit, aider sa femme à faire le ménage, jouer tout le reste du temps, gagner cinquante sous par mois et être parfaitement heureux. Ces choses-là seraient arrivées dans un livre d'images; mais cette fois-ci il en advint autrement. L'enfant modèle fut battu, vilipendé, et Guigui se frotta les mains; car, voyez-vous, Guigui haïssait les enfants modèles. Il disait qu'il les avait dans le nez, ces bébés en sucre, ces sainte-nitouche, ces agneaux à tondre, ces petits bedouillards. De telles expressions sont attristantes; mais cet enfant mal élevé n'en employait pas d'autres.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'un dimanche, pendant que ses parents le cherchaient pour l'emmener à la messe, il se sauva, alla en bateau et ne se noya pas; puis pêcha à la ligne et ne fut pas frappé de la foudre. Infailliblement, dans ces volumes exquis dont vous faites vos délices, les enfants qui, au lieu d'aller à la messe, vont en bateau le dimanche, sont entraînés par un tourbillon et se noient; s'ils veulent ensuite pêcher à la ligne, ils sont foudroyés infailliblement. Comment se fait-il donc que ce Guigui ait échappé à tant d'inéluctables périls? Je vous le demande.

Ce Guigui devait avoir un talisman; on ne peut expliquer autrement son incroyable chance. Rien ne tournait mal pour lui. Il offrait toujours du tabac à l'éléphant du Jardin des Plantes, et jamais l'éléphant ne lui tordait le cou avec sa trompe. Il rôdait toujours autour de l'anisette et jamais n'avalait par erreur de l'eau-forte. Il déroba le fusil de son père, alla à la chasse, et n'eut pas trois doigts de la main droite emportés. Il dessina et coloria la caricature de son parrain et celle de sa marraine (infâmes croquis!), et ne s'empoisonna pas avec les couleurs. Il donna à sa petite soeur un coup de poing sur le nez dans un accès de colère: sa petite soeur ne resta pas malade pendant les longs jours d'un été, et ne mourut pas avec de douces paroles de pardon sur les lèvres. Non! elle lui rendit son coup de poing et ne fut pas indisposée du tout. Finalement, notre gaillard se sauva du logis paternel et s'embarqua; mais il ne revint pas et ne se sentit pas triste et isolé devant la tombe de ses parents chéris, devant les ruines du toit qui avait abrité son enfance. Oh! point du tout; il se grisa comme vingt chantres, fit les cent coups, et ne s'en voulut aucunement.

Il prit des années et une femme, une très belle femme, ma foi! à laquelle il fit beaucoup d'enfants. Par une nuit noire, avec une hache, il crut devoir couper sa famille tout entière en petits morceaux. N'ayant plus cette charge, il réussit à s'enrichir par plusieurs crimes et une foule d'indélicatesses. Il constitue aujourd'hui le plus infernal gredin de son pays. Il est universellement respecté et siège à la Chambre haute. S'il y a une révolution, à coup sûr il deviendra empereur: Guigui 1er!

Ah! ce n'est pas dans les suaves petits livres d'éducation que les choses marchent ainsi. Mais il faut s'attendre à tout et à pis encore dans le vrai monde.

La Célèbre Grenouille sauteuse de Calaveras

Voici ce que me raconta ce vieux bavard de Simon Wheeler, quand il m'eut bloqué avec sa chaise auprès du poêle, dans un coin de la taverne, à l'ancien campement des mineurs d'Angel.

C'était un bonhomme gras et chauve, dont la physionomie vous gagnait tout de suite par son aimable et naïve placidité. Tout le temps qu'il parla, il ne lui arriva pas une seule fois de sourire, ni de froncer le sourcil, ni d'altérer la fluidité initiale de sa parole, ni de laisser percer le moindre soupçon d'enthousiasme. Mais, dans son interminable bavardage, il y avait un accent de sérieuse sincérité, prouvant, à n'en pas douter, que, loin de rien voir de ridicule et de burlesque dans son histoire, il la regardait comme étant de la plus haute importance et en tenait les héros pour des êtres d'une exquise finesse et d'un génie transcendant.

«Il y avait donc ici, me dit-il, un camarade, du nom de Jim Smiley. C'était dans l'hiver de 49, ou peut-être bien au printemps de 50, je ne me rappelle pas exactement; mais je pense que c'était vers cette époque, parce que, j'en suis sûr, la grande tranchée n'était pas finie lorsqu'il arriva au campement. En tout cas, c'était bien le plus singulier des individus. Il passait sa vie à parier. Il pariait sur tout. Il pariait à propos de rien. Il n'avait de cesse, qu'il n'eût trouvé quelqu'un pour tenir pari avec lui. S'il ne trouvait pas à parier pour, il pariait contre. Tout ce qu'on voulait, il l'acceptait; pourvu qu'on tînt son pari, il était content. Avec cela, il avait une chance du diable; il gagnait presque toujours.

A chaque course de chevaux, vous étiez sûr de le trouver au bon endroit. Batailles de chiens, duels de chats, combats de coqs, il ne laissait rien passer. Voyait-il deux oiseaux sur la haie, il gageait tout de suite que celui-ci, ou, si l'on aimait mieux, que celui-là s'envolerait le premier. De but en blanc, afin de suivre une gageure, il aurait été jusqu'à Mexico. Tous les gamins de l'endroit le connaissaient et pourraient vous raconter un tas de choses sur lui. Une fois, la femme du ministre Walker était gravement malade; on n'espérait plus guère la sauver. Mais un matin, Walker arrive; et Smiley lui demandant des nouvelles de sa femme, il lui répond que, grâce à la toute miséricordieuse Providence, elle va beaucoup mieux, qu'elle ne peut manquer de se relever très vite. «Eh bien! reprend aussitôt Smiley, d'instinct, sans songer à mal, eh bien! si vous voulez, je parie tout de même quelque chose avec vous qu'elle n'en reviendra pas.»