A cette époque-là, Smiley avait une jument que les gamins appelaient «la Tortue». Avec cette satanée bête, il gagnait un argent fou. Elle avait toujours quelque chose: c'était un asthme ou une blessure; ou bien elle boitait, ou elle tombait de faiblesse. Dans une course, on lui donnait toujours deux ou trois cents mètres d'avance. On comptait la rattraper vite et la dépasser largement. Mais toujours, à la fin, elle avait un accès désespéré. Elle se dressait, se secouait, se démanchait, se disloquait, ruait, gambadait, piaffait, écartait fantastiquement les jambes, lançait, je ne sais comment, ses quatre fers en l'air, rebondissait d'un côté, puis de l'autre, s'emballait de droite à gauche et de gauche à droite, s'écorchait aux haies, éternuait, toussait, hennissait, faisait un tapage infernal, soulevait une poussière ridicule, et toujours, toujours, arrivait première, tout juste, aussi juste que la justice, d'une longueur de cou.

Il avait aussi un petit bouledogue. A voir cet avorton, vous n'en auriez pas donné un sou, vous auriez cru qu'il n'était propre à rien qu'à voler un os par-ci par-là. Mais, sitôt qu'il y avait de l'argent en jeu, transformation subite. Sa mâchoire inférieure commençait à se dresser comme l'avant d'un bateau à vapeur; il montrait les dents, et sa gueule flambait comme le fourneau de la chaudière. Et l'on pouvait lâcher sur lui un autre chien, et l'autre chien pouvait l'attaquer, le mordre, le tirailler, le déchirer, le jeter deux et trois fois par-dessus son épaule; André Jackson, c'était le nom de la bête, André Jackson s'en fichait pas mal et allait toujours son petit bonhomme de chemin, jusqu'à ce que le bon moment fût arrivé. Alors, c'est-à-dire quand les paris contre lui s'étaient élevés si haut que les parieurs ne pouvaient pas y ajouter un centime, alors il vous pinçait l'autre bête juste à l'articulation de la patte de derrière et ne bougeait plus. Oh! il ne gesticulait pas; non, pas si bête! Il restait là, ferme, bien agrippé, un vrai crampon, jusqu'à la clôture. Il y serait resté toute l'année, l'éternité au besoin. Smiley gagnait toujours avec cet animal. André Jackson n'eut le dessous qu'une seule fois, et encore parce qu'il eut affaire à un chien qui n'avait pas de pattes de derrière, toutes les deux lui ayant été ratissées par une scie circulaire qui ne lui avait pas crié gare.

Ce jour-là, quand la chose fut cuite à point, quand tout l'argent de l'assistance fut sorti, André Jackson prit son élan pour happer l'autre animal à sa façon. Mais, en un clin d'oeil, il s'aperçut qu'on s'était joué de lui et qu'il n'y avait plus à tortiller avec un tel adversaire. Il parut d'abord tout surpris, puis tout découragé. On vit qu'il renonçait dès lors à la victoire; il fut battu après avoir reçu de déplorables atouts. Alors il leva les yeux vers Smiley, comme pour lui dire qu'il avait le coeur brisé, mais que ce n'était pas sa faute; qu'il n'y avait pas moyen de pincer par ses pattes de derrière un chien qui n'en avait pas; et immédiatement il tomba comme un plomb et rendit l'âme. C'était une brave petite bête, c'en était une, ce pauvre André Jackson; et il se serait fait un nom s'il avait vécu, car il avait de l'étoffe, il avait vraiment du génie. Ça me fait toujours de la peine quand je pense à sa dernière bataille et à la triste issue qu'elle eut pour lui.

Bon! A cette époque, Smiley entretenait aussi des chiens ratiers, des coqs de combat et toutes sortes de bêtes, si bien qu'il n'y avait pas moyen de ne pas parier quelque chose avec lui. Un jour il attrapa une grenouille, l'emmena au logis et dit qu'il allait lui donner de l'éducation. Et de fait, il lâcha tout pendant trois mois pour rester constamment dans sa cour de derrière, où il lui apprenait toute la journée à sauter.

Vous auriez gagé, parbleu! qu'il n'en serait jamais venu à bout. Eh bien, si! Il lui donnait un petit coup sur le derrière, et la minute d'après vous voyiez cette grenouille sauter en l'air comme une fusée, faire une culbute, deux culbutes même, si elle avait bien pris son élan; puis elle retombait par terre sur ses quatre pattes, comme un chat. Il lui apprit aussi à attraper les mouches, et l'exerça si bien, qu'à première vue et du premier coup elle n'en ratait pas une. Smiley disait qu'avec un peu d'éducation, une grenouille était bonne à tout faire; et vraiment je n'en doute pas. Dame! vous comprenez, je l'ai vu poser Daniel Webster sur ce parquet (elle s'appelait Daniel Webster, la grenouille) et chanter ceci: «Vole, vole, mon agile Daniel!» Et, en un clin d'oeil, la bête s'était élancée, avait gobé une mouche sur le comptoir, là, et, revenue à son poste, aussi solide qu'une motte de terre, se grattait la tête de sa patte postérieure, avec autant d'indifférence que si elle n'avait fait autre chose que ce que font tous les jours toutes les autres grenouilles. Vous n'avez jamais vu une grenouille aussi modeste et aussi raisonnable qu'elle, car en tout elle excellait. Mais c'est quand il s'agissait de sauter bel et bien, de sauter crânement sur un terrain plat, qu'il fallait la voir! Elle allait plus loin d'un bond qu'aucun autre animal de son espèce. Sauter sur un terrain plat, c'était son fort, vous entendez; et, chaque fois qu'on en venait là, Smiley aurait mis sur elle son dernier dollar. Il était énormément fier de sa grenouille, et il avait bien raison; des gens qui avaient voyagé partout, qui avaient tout vu et connu, avouaient que Daniel Webster laissait bien loin, bien loin en arrière toutes les grenouilles du monde.

Bon! Smiley nourrissait la bête dans une petite boîte à claire-voie, et il l'apportait souvent à la ville pour engager des paris sur elle. Une fois, un individu (il était étranger au campement) vint à lui, comme il portait la bête, et lui dit: «Que, diable! pouvez-vous bien avoir là-dedans?

—Peut-être bien un perroquet, peut-être bien un canari, n'est-ce pas? répondit Smiley avec une parfaite indifférence. Eh bien! non, monsieur. Ce n'est justement qu'une grenouille.»

L'individu lui demanda la boîte, regarda attentivement au fond, s'écarquilla les yeux, la tourna et retourna dans tous les sens, et finit par dire: «Oui, c'est vrai. Mais enfin, à quoi vous sert cette bête-là?

—Oh! fit Smiley, sans avoir l'air d'y toucher, elle a au moins ceci de bon, à mon humble avis, qu'elle peut sauter plus loin que n'importe quelle autre grenouille du pays de Calaveras.»

L'individu reprit la boîte, y regarda de nouveau, longuement, avec attention, la rendit à Smiley, et ajouta d'un ton dégagé: «Ma foi, je ne vois dans cette grenouille aucune apparence qu'elle l'emporte sur les autres grenouilles.