—Il faudra bien que mon mari s'y résigne. Nous perdons de l'argent chaque année. Mais nous n'avons pas d'acquéreur, et une vente forcée serait désastreuse. Pour que la cession nous donne à peu près de quoi désintéresser M. Rouillon, il est indispensable qu'elle ait lieu dans de bonnes conditions. Nous irions vivre alors avec mes parents. Au moins, l'héritage de mon père ne serait pas compromis d'avance. Je voudrais sauver cela pour mes deux filles. Comment faire? Comment gagner du temps? M. Rouillon doit revenir dimanche; il exigera une réponse définitive. Un refus ferait immédiatement éclater l'orage.

—Mère, je suis incapable de ruser avec lui. Si je lui laissais la moindre espérance, je me croirais inexcusable.

—Lucile a raison, madame. Elle doit rester en dehors de cette affaire.

—Croyez-vous que ce soit possible?

—Si vous ne trouvez rien de mieux, dites qu'elle est trop jeune pour se marier maintenant.

—Il ne se paiera point d'une semblable défaite.

—Opposez donc la question de santé. Le docteur Farel vous est dévoué. Confiez-vous à lui. Qu'il ajourne le mariage à six mois, à un an! Que peut objecter Rouillon? D'ici là, nous aviserons.

—C'est encore le moyen le plus simple et le plus sûr, dit Mme Fraisier.

—Et jusqu'à nouvel ordre, ajouta vivement Lucile, que personne, même mon père, surtout mon père, ne se doute que je refuse M. Rouillon pour André! Mon père pourrait nous trahir sans le vouloir, sans y prendre garde. Et M. Rouillon est capable de tout. Il me fait peur.»

Un instant, ils restèrent tous les trois silencieux et pensifs. Onze heures sonnèrent dans la nuit claire et paisible, au vieux clocher dont le double pignon brun se dessinait non loin d'eux, sous la blancheur du ciel. Il fallut se séparer. André regagna le bord de la rivière, se retourna pour envoyer un dernier baiser à Lucile et disparut dans la feuillée.