«Te pardonner! N'es-tu pas mon amour, ma vie, ma beauté? C'est moi qu'il faut excuser de t'avoir soupçonnée un instant. Tu n'as aimé, tu n'aimes, tu n'aimeras que moi, moi seul. J'ai mal vu; c'était une autre que toi, qui souriait là-bas, je ne sais où, dans un autre monde, à un étranger, à quelqu'un qui n'est pas de notre race, qui habite un pays inconnu, ne parle pas notre langage, et ne saura jamais où ta douceur me transporte, me berce, me console. Viens, nul ne t'idolâtrera comme moi. Tu ne pourras plus vouloir un autre amour. Tu me fuirais en vain. Tu es mon espoir suprême, et vers toi m'entraîne une éternelle adoration. Ah! restons ainsi, les yeux dans les yeux, les coeurs confondus, dans le silence de l'extase infinie.»

Elle s'incline vers moi. Je sens ses cheveux dénoués effleurer mon front de leur caresse. La folie me vient; je veux me lever, l'emporter dans mes bras…

Mais une douleur vague me pénètre. Où suis-je? Où a-t-elle fui? Une clarté pâle me baigne. J'ai la sensation douloureuse d'un noyé, sur la tête duquel roule l'eau glauque et sourde. Non, elle n'est plus ici. Je regarde, je fais un effort, je porte les mains à mon front, à mes yeux. Hélas! j'ai rêvé. Songes que tout cela! chimères! Accablé, je m'étais assoupi; voilà tout. J'avais oublié; puis je m'étais souvenu, j'avais regretté, désiré, songé, et j'avais fini par rouler sur le parquet, en voulant saisir une ombre. Je fondis en larmes.

«Ah! malheureuse, pensais-je alors, non, tu n'es pas ma beauté, mon âme. Tu n'es qu'une femme, faible, fausse, coquette et sensuelle. Je t'avais transformée en déesse, et j'avais fait de mon coeur un temple pour t'adorer. Arrière, idole! Ce que j'aimais en toi, c'est ce que je mettais de mon âme en ta forme vide et menteuse. Tu as voulu descendre de ton piédestal. C'est bien, adieu. D'autres sont belles, d'autres me laisseront les aimer, les diviniser; d'autres seront heureuses de rester pour moi les fées du printemps; et peut-être ne briseront-elles pas si tôt mon rêve et mon bonheur.»

II

Je pleurai, pleurai lâchement. Le jour vint. On frappa à ma porte. Je ne rêvais plus cette fois. La bonne vieille concierge entra, apportant une lettre:

«Mon pauvre ami, ne me reproche rien. Je ne pouvais réellement pas rester avec toi.

«Je me suis privée de tout pendant six mois. Je maigrissais, j'enlaidissais. Je le voyais bien, tu le voyais bien aussi. Nous étions trop pauvres. Tu ne m'aurais plus aimée longtemps.

«Puis, il faut te l'avouer, j'ai un enfant, un petit enfant de deux ans, et je n'avais plus d'argent à donner à ma mère pour l'élever. Ma mère m'a menacée de me le renvoyer à Paris, où il mourrait. Il est si faible, si délicat, le pauvre petit! Tu ne l'as pas vu, tu ne le connais pas. Pardon.

«Oh! je ne t'ai pas fait d'infidélité. C'est mon ancien amant que je reprends. C'est lui le père, comprends-tu?