Le coiffeur, c'est Ernest, présentement debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, sur le pas de la porte de sa boutique. A la lueur du gaz qui brûle, sans verre, au bec d'un simple appareil à deux branches, se détache, formant trois lignes de caractères jaunes, parmi deux fioritures, dont l'une ressemble à une frisure et l'autre à un accroche-coeur, une enseigne mythologique et suave, composée par Ernest lui-même: Au Boudoir de Vénus. Ernest, coiffeur, a longtemps hésité, à l'origine, entre Hébé, Aspasie, Pompadour et Vénus. Tel que le berger Paris, c'est à Vénus qu'il a donné la pomme, une petite pomme de rainette à poudre de riz et à houppette, se dévissant par le milieu.

Les italiques jaunes, nées du pinceau d'un peintre primitif, brillent à la lueur du gaz, au-dessus des cheveux touffus du coiffeur. Les majuscules sont charmantes. L'A est bouffant comme une crinoline; le B, tel qu'un jeune éléphant, projette en avant sa fine et gracieuse petite trompe; le V, aux ailes ouvertes, semble un oiseau dans le ciel.

Le gaz flambe, rouge et bleu, en dégageant une odeur minérale. Les flacons de brillantine et l'Eau des Sylphes miroitent sur leurs planchettes de verre. Une perruque s'étale en longues boucles sous un globe. Les fausses nattes s'ennuient; la figure de cire semble fondre, tant son sourire est doux!

Sous cette enseigne mythologique à lettres jaunes, entre ces flacons qui luisent et cette figure de cire au sourire fade, rue de Corinthe, numéro 13 bis, à la flamme rouge et bleue du gaz, sur les neuf heures et demie du soir, à quoi songe Ernest, coiffeur, debout sur le pas de sa porte, en manches de chemise et en cheveux noirs touffus?

Il a l'air mélancolique; sa figure osseuse est sombre; sa moustache semble aussi triste que les fausses nattes de sa devanture. Il regarde vaguement dans la rue nocturne. A quoi songe-t-il?

—Ernest, coiffeur, réponds-moi, à quoi songes-tu?

Mais non, ne te dérange pas, ami, tu es bien ainsi; ne réponds rien. Je devine ton âme à ton visage, et ta préoccupation à ton attitude. Je démêle toutes tes pensées avec le peigne de l'imagination.

Ernest, coiffeur, tu penses aux têtes que tu as coiffées ce soir; tu y penses, et c'est ce qui fait ta mélancolie…

Le malheureux! Sous ses cheveux ébouriffés de coiffeur, au fond de sa tête sombre, mille pensées bizarrement provocantes dansent et tourbillonnent; telle, par un soir pluvieux de décembre, la cohue des masques se trémousse sous les arcades d'un bal du boulevard.

Depuis trois ans Ernest est établi; depuis trois ans il est marié, et depuis trois ans mélancolique. Il n'a jamais été beau, quoique vigoureux, et toujours il s'est senti aussi dénué de grâce que dévoré d'ardeurs. Mais jadis il était libre au moins: parfois les nuits d'hiver pour lui se déguisaient en Folies et faisaient sonner à son oreille leur bonnet à grelots; parfois pour lui les nuits de printemps se couronnaient d'étoiles au fond des bois. Il se grisait jadis de bon coeur une ou deux fois par mois, et alors quelles parties de plaisir! Quels quadrilles flamboyants sous les ombrages de la Reine Blanche ou du Château Rouge! On allait, on sautait, on tournait, et l'on faisait aller, sauter, tourner des demoiselles légères, sans préjugés et sans corsets. Quelle bonne bière on buvait avec les danseuses essoufflées, assises devant les petites tables vertes! On revenait en barytonnant du mirliton, bras dessus bras dessous, dix ou quinze ensemble, garçons et filles, sur une seule ligne, tenant toute la chaussée; et vers deux heures du matin, dans une étroite mansarde, Ernest, assis sur le coin d'une malle, jurait à sa danseuse un amour éternel. Le lendemain, il dormait tout debout toute la journée; il travaillait en rêve. Si le patron n'était pas content, il cherchait une autre boutique et l'on recommençait à rire.