FÉLIBIEN FÉLINANTIER

Homme du monde

Membre de plusieurs Cercles ignorants.

«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt.

Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le seuil en répétant:

«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.»

Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose à être la plus soutenue.

M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues, comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique, souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la personne.

J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche, gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.

«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène?