—J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.

—Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en faire partie.

—Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander cela, à moi indigne?

—Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes sentimental et nerveux.

—Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous tromper?

—Monsieur, nous avons notre police.

—Ah!… Et comment fonctionne votre Société?

—Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement, que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide. En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement philanthropique?

—J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement.

—Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que l'avenir ouvre aux morts volontaires.