Un voile mystérieux enveloppe encore les premiers débuts des relations de Chateaubriand et de Madame de Custine. Quand se sont-ils connus? Comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses, et que la mort seule a brisé? Le biographe le plus récent de Madame de Custine[6] pense que Chateaubriand la vit pour la première fois chez Madame de Rosambo, alliée de son frère aîné; ces deux victimes de la Terreur s'étaient connues à la prison des Carmes. Il est probable cependant que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes.
Les Mémoires d'outre-tombe, sans en fixer la date précise, semblent nous offrir un indice révélateur.
Rappelons-nous la page charmante où Chateaubriand raconte qu'après l'apparition du Génie du Christianisme, au milieu de l'engouement des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés. «Si ces billets, dit-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.» Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait «sous le voile d'une longue chevelure».
N'y a-t-il pas dans ce passage une allusion voilée à Madame de Custine? Cette longue chevelure, nous la connaissons; nous la retrouvons bien souvent dans les Mémoires d'outre-tombe, mais désormais sans mystère. Chateaubriand semble en avoir fait pour Madame de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle. «Parmi les abeilles, nous dit-il, qui composaient leur ruche (à son retour de l'émigration), était la Marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J'assistai à sa prise de possession de Fervaques, et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg.»
Et plus tard, après de longues années, quand il verra pour la dernière fois «celle qui avait affronté l'échafaud d'un si grand courage,» quand il la verra «la taille amincie par la mort,» ce qui fera une fois de plus l'objet de son admiration, c'est la beauté de cette tête «ornée de sa seule chevelure de soie».
N'est-il pas évident que ces divers passages des Mémoires d'outre-tombe s'appliquent à la même personne? Et si cette conjecture est fondée, n'en doit-on pas conclure qu'il y avait eu au moins une entrevue avant celle dont les salons de Madame de Rosambo furent témoins, et que sans doute aussi quelque billet parfumé avait été écrit pour l'obtenir?
Dans tous les cas, la première correspondance connue de Chateaubriand avec Madame de Custine ne remonte qu'au commencement de l'année 1803, à l'époque où, nommé secrétaire d'ambassade auprès du cardinal Fesch, il se prépare à partir pour Rome. Elle se compose de dix lettres ou plutôt de dix billets adressés à Madame de Custine, s'échelonnant à quelques jours d'intervalle les uns des autres, et qui sont tous compris entre la date de la nomination au poste de secrétaire d'ambassade et le départ pour Rome.
Cette correspondance, nous n'avons pas à la reproduire: elle a été publiée[7], il faut la lire dans le texte original qui en a été donné. Mais comme elle est en quelque sorte le prologue et le point de départ de la longue intimité dont nous allons voir se développer toutes les phases, il est nécessaire, d'en présenter au moins une courte analyse.
En voici les traits saillants.
Chateaubriand très assidu, très pressant même auprès de Madame de Custine, est repoussé d'abord, mais ses avances sont accueillies bientôt avec moins de rigueur. Il vient d'obtenir, dit-il, un sursis à son départ pour Rome; il supplie Madame de Custine de ne pas partir pour son château de Fervaques, comme elle en a l'intention: «L'idée de vous quitter me tue, dit-il, au nom du ciel ne partez pas!» En effet, Madame de Custine ne partit pas: elle alla le trouver dans sa chambre, à l'hôtel d'Étampes, rue Saint-Honoré, à deux pas de la demeure de Madame de Beaumont, rue Neuve-de-Luxembourg. Cette démarche, un peu légère, le rendit encore plus pressant, comme Madame de Custine devait s'y attendre, comme elle l'espérait peut-être. La passion redouble en effet dans les billets qui suivent: «Promettez-moi le château d'Henri IV!» ce château où le Béarnais avait couché, où il avait aimé la dame de Fervaques. «Promettez-moi de venir à Rome!» Plus loin il répète encore: «Songez, je vous prie, au château d'Henri IV; cela peut me consoler.» Dans sa passion il va jusqu'à qualifier la visite de Madame de Custine dans sa chambre d'hôtel, de sainte apparition. Ce sont déjà les lettres d'un amant heureux, ou bien près de l'être.