Chateaubriand, après quelques délais, dut enfin partir pour Rome où il arriva le 25 juin 1803. Le séjour qu'il y fit et qui dura moins d'une année, du mois de juin au mois de février suivant, fut marqué par le douloureux événement de la mort de Madame de Beaumont, par de nombreuses difficultés politiques et de grands embarras d'argent. Nous aurons à revenir sur ce sujet dans le cours de notre récit.

Madame de Beaumont s'éteignit sans avoir soupçonné que René lui fût infidèle; les plaintes que lui arrachaient ses douleurs et les regrets de la vie n'ont pas été mêlés du moins à l'amertume d'un amour trahi. Et remarquons ici l'attitude de Chateaubriand; elle est caractéristique: entre l'amie malade, la femme mourante qui n'attend plus rien de ce monde, et sa nouvelle passion pour la reine des roses, comme disait Boufflers, toute brillante de jeunesse et de beauté, quel est son choix? Où porte-t-il son dévouement? C'est à Madame de Beaumont que sa tendresse reste fidèle; il lui sacrifie tout et rend, à force de soins, la paix à ses derniers moments.

Il ne faut donc pas trop légèrement ériger en victimes de son égoïsme les femmes qui l'ont aimé; laquelle a-t-il délaissée? Assurément, ce n'est pas Madame de Beaumont, nous l'avons vu, ni Madame de Custine, nous le verrons plus tard, et la correspondance le démontrera.

Nous ne voulons pas dire que l'infidélité, ce qu'il appelait lui-même ses défaillances, ne succédât assez vite à chaque nouvel amour, mais ce qui ne s'éteignait jamais en lui, quand une fois il s'était donné, c'était une suprême tendresse de coeur, un inaltérable sentiment d'affection pure, pleine de délicatesse et de douceur.

Pendant l'année du séjour en Italie, la correspondance avec Madame de Custine continua sans interruption. Mais aucune des lettres ne nous en a été conservée; nous découvrirons peut-être par quel motif, par quel dépit elles ont toutes été supprimées.

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À son retour de Rome, au mois de février 1804, Chateaubriand descendit rue de Beaune, à l'Hôtel de France. Sa femme, sa jeune veuve, comme il l'appelait, qu'il nous décrit, dans ses mémoires, si charmante à l'époque de leur union, lorsqu'il la reconnaissait de loin sur le sillon (à Saint-Malo), à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure enflée du vent,» vint l'y rejoindre, où même elle l'y avait précédé.

Cette installation de la rue de Beaune n'était que provisoire. Nommé ministre de France dans le Valais, Chateaubriand devait prochainement se rendre à son poste. La mort tragique du duc d'Enghien (20 mars 1804) vint tout changer. Chateaubriand envoya sa démission à Talleyrand, ministre des affaires extérieures, par une lettre qu'il avait soumise d'abord à Madame de Custine, et dont le texte, avec la réponse du ministre, nous a été conservé[8].

Il ne fut plus question, dès lors, de quitter Paris, mais tout au contraire d'y former un établissement définitif. Il fallut donc chercher une installation; on la trouva dès le mois d'avril, rue de Miromesnil, n° 1119, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière. On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue.

Dans le vieux Paris, tel qu'il était au commencement de ce siècle, le petit hôtel que Chateaubriand allait habiter, à deux pas du faubourg Saint-Honoré, était presque la campagne. Voici la description qu'il nous en donne: