«Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tollendal et Madame Denain, la mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier, que M. de Lally-Tollendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte; plus haut, la rue où le chemin montait à travers un terrain vague que l'on appelait la Butte aux lapins. La butte aux lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné…»

M. et Madame de Chateaubriand s'installèrent dans ce petit hôtel de la rue Miromesnil avec un certain luxe. Joubert, dans une lettre du 10 mai 1804, donne à Chênedollé quelques détails intéressants.

«Madame de Chateaubriand, lui Chateaubriand, les bons Saint-Germain que vous connaissez[9], un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers, logent ensemble rue de Miromesnil dans une jolie petite maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés du reste».

Immédiatement après son retour à Paris, Chateaubriand avait repris ses relations avec Madame de Custine, et quoiqu'il y eût dans l'esprit de chacun d'eux le souvenir d'un froissement et de très vives contrariétés, une parfaite harmonie se rétablit entre eux. Pour Madame de Custine, la rivalité de Madame de Beaumont n'existait plus; la présence de Madame de Chateaubriand, il est vrai, pouvait lui porter ombrage, mais il semble qu'elle en prit assez facilement son parti. Les relations devinrent plus intimes que jamais; celles de 1803 n'en avaient été que le prélude.

C'est de ce petit hôtel de la rue de Miromesnil que partit la première lettre de la longue correspondance que Chateaubriand entretint avec son amie, et dont jusqu'ici le public n'a connu que quelques rares fragments.

Nous publions quarante lettres inédites de cette correspondance, qui, si nous ne nous trompons, jettent sur l'homme de génie qui les a écrites, et sur la femme aimable à qui elles étaient adressées, une très vive lumière. Toutes ces lettres sont de la main même de Chateaubriand, de cette grande écriture dont on ne peut plus oublier les traits quand on les a vus une fois. Les dix-neuf premières portent en tête, de la main de Madame de Custine, un numéro d'ordre. Dans cette série, du n° 1er au n° 19, il nous en manque trois qui ont porté les n° 7, 12 et 14. Le n° 7 a été publié par M.A. Bardoux dans son livre sur Madame de Custine; les deux autres probablement n'existent plus. À partir de la dix-neuvième les lettres n'ont plus de numéro d'ordre, et comme, en général, elles ne sont pas datées, le classement en est quelquefois difficile.

Elles sont pour la plupart timbrées de la poste.

Cette correspondance, qui n'a pas sa contre-partie, parce que Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a passé des mains de Madame de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis en septembre 1857, date de la mort de celui-ci, entre les mains de ses héritiers. Dix ou onze ans plus tard, le libraire de qui nous les tenons en devenait acquéreur.

Voici la première de ces lettres inédites:

Paris, mercredi 30 mai 1804.