Madame de Custine avait quitté la rue Martel, où elle demeurait en 1803, pour la rue Verte, au coin de la rue de Miromesnil, en face du petit hôtel qu'habitait Chateaubriand. Le champ de blé «qui est à notre porte» fait allusion à la proximité de leurs demeures. Aussi Chateaubriand a-t-il soin de souligner le mot.
Il s'agit dans cette lettre du Marquis de Tresne, traducteur de Virgile et de Klopstock, le même qui, en 1795, à Hambourg, pendant l'émigration, présenta son ami Chênedollé à Rivarol. La liaison qui en résulta fait l'objet d'un récit très intéressant de Chênedollé, que Sainte-Beuve a reproduit dans le second volume de Chateaubriand et son groupe littéraire. Nous ignorons quelle est la très vilaine action du Marquis de la Tresne à laquelle Chateaubriand fait allusion.
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Les lettres de Chateaubriand se succèdent rapidement. En voici une pleine d'enjouement et de charmants détails qui a sa place marquée dans sa vie littéraire, parce qu'elle précise la date, presque le jour, du 7 au 18 juin 1804, où vint éclore dans son génie la première pensée du poème des Martyrs. C'est dans ce petit hôtel de la rue de Miromesnil qu'il en écrivit les premières lignes; c'est sous les ombrages des jardins, de Monceaux qu'Eudore, Valléda, Cymodocée lui apparurent pour la première fois.
Il fait sur le ton du badinage l'analyse de la première ébauche encore informe qui bientôt se dessinera, prendra corps, et d'où, malgré les défauts évidents du livre, jailliront des flots de poésie, d'éloquence et de passion dans le plus beau langage qu'on ait parlé depuis le XVIIe siècle.
C'est aussi sur le ton du badinage qu'il répond au récit que Madame de Custine lui a fait de la première communion de son fils Astolphe, à Fervaques. Une idée sérieuse cependant, un sentiment élevé et sincère, dont il faudra toujours tenir compte quand on jugera Chateaubriand, se dégage de ses paroles légères et termine la lettre par une note grave.
Paris, 29 Prairial (18 juin),
Eh! bien, vous voilà donc bien triste! Et pourquoi? Parce que vos oiseaux sont morts! Eh! qui est-ce qui ne meurt pas? Parce que mes merles se sont envolés? Vous savez que tout s'envole à commencer par nos jours. Ceci ressemble à de la poésie, et l'on voit bien que je griffonne quelque chose. Je vous porterai les deux premiers livres de certains martyrs de Dioclétien dont vous n'avez aucune idée. C'est une jeune personne infidèle comme il y en a tant (mais ici fidèle signifie chrétienne, et infidèle le contraire). C'est un jeune homme très chrétien, autrefois très perverti, qui convertit la jeune personne; le diable s'en mêle, et tout le monde finit par être rôti par les bons philosophes du siècle de Dioclétien, toujours pleins d'humanité.
Tout cela fait que je ne dors point, que je ne mange point, que je suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu; heureusement l'inspiration vient rarement. Voilà qu'au lieu d'aller courir tout autour de Paris, comme je voulais, je reste rue de Miromesnil, sans songer à rien, croyant que mon ménage, qui me coûte douze mille francs par an, ira toujours, quoique je n'aie pas un sou.
Oh l'heureuse vie que celle des habitants de ce monde! Pour moi, je ne voudrais pas le réformer, il va si bien! Savez-vous que je ne me soucie guère de votre communion? Je trouve que vous l'avez fait faire trop précipitamment à votre fils. Je parierais qu'il ne sait pas un mot des principes de la religion. Les petites filles en blanc étaient crasseuses, le curé est une bête, tout cela est clair. Tout cela n'est bon que lorsque les enfants ont été longuement et sagement instruits, que quand on leur fait faire leur première communion non par devoir d'usage, mais par religion. Vous faites communier votre fils qui n'observe pas seulement la simple loi du vendredi et qui ne va peut-être pas à la messe le dimanche.