Rupture avec Madame de Custine.—Réconciliation.—Voyage de Fervaques.
Chênedollé.—Départ pour la Bourgogne. Joubert.—Nouveau voyage à
Fervaques.—Jalousies de Madame de Custine.
Jusqu'ici la correspondance de Chateaubriand et de Madame de Custine, s'est déroulée avec calme, dans les termes d'une intimité pleine de confiance et d'abandon, sans exprimer, peut-être, une passion aussi exaltée que celle des billets qui ont précédé le voyage de Rome. On voit clairement que les situations sont changées: Chateaubriand sollicitait alors; maintenant tous les droits lui sont acquis. Mais au milieu de cet amour passé à l'état chronique, aucun nuage ne s'est encore annoncé à l'horizon.
Tout à coup la scène change; la tempête éclate; un incident nouveau s'est produit qui rouvre une ancienne et profonde blessure. Chateaubriand, atteint jusqu'au fond du coeur, écrit avec amertume ce qu'on va lire.
Lundi, 16 juillet.
Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus; mais quoique je ne croie pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.
Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime; je parlerai éternellement de vous avec les sentimens, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami[14], et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentimens qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j'y renonce; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de coeur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.
Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait: on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même?
Adieu.
Cette lettre, écrite sur les quatre côtés d'une feuille de papier in-quarto, avait pour enveloppe une autre demi-feuille du même papier portant pour adresse «Au Château de Fervaques», comme la lettre qui précède et celle qui la suit.
Il serait intéressant de connaître la réponse que fit Madame de Custine aux reproches portés contre elle avec une argumentation si serrée. Mais Chateaubriand ne conservait pas les lettres que lui adressaient ses belles amies; plus discret qu'elles, il ne laissait derrière lui rien qui pût les compromettre; elles n'avaient pas toujours pour elles-mêmes autant de prudence.