Il faut donc essayer de deviner par la lettre suivante ce que cette réponse de Madame de Custine peut avoir été. Il semble qu'au lieu de se disculper directement, elle aurait opposé à l'attaque une contre-attaque, et que, opérant une diversion habile, elle aurait rejeté les torts sur une personne qu'elle se plaignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation.

Chateaubriand ne fut pas convaincu par cette défense, mais sa colère était déjà tombée; il répondit amèrement encore, mais en laissant, comme on va le voir, une porte ouverte à la réconciliation.

Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne, et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez; et c'est là le grand mal. Si je le tenais d'elle, je pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais pas, qu'on dit que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon coeur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée si vous avez cru que Madame… m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il s'agit[15]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse.

Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du coeur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n'en dirai pas un mot à la personne, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance et de faire du bruit; cela mourra de soi-même comme tout meurt dans ce monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples; on m'y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu'il n'y en eût pas toujours quelques-unes de répandues sur mon compte.

C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

Je vous recommande mon ami[16].

Paris, 4 Thermidor (23 juillet).

Madame de Custine, dans sa réponse, chercha, parait-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé pendant son séjour à Rome, par les motifs qui l'avaient déterminée. Ces motifs, c'était probablement la destination supposée de la somme que Chateaubriand lui demandait; il s'agissait d'un prêt de quatre ou cinq mille francs, et sans doute elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Madame de Beaumont. Enfin elle expliquait sans doute la révélation qu'elle avait faite du service demandé et refusé, par l'intervention de certaines gens qui lui avaient arraché son secret en usant de perfides manoeuvres. Peut-être aussi sa lettre contenait-elle un certain nombre de récriminations plus ou moins fondées, que Chateaubriand n'admettait pas.

Il répondit par une lettre datée du 1er août 1804, lettre très importante qui manque à notre collection, mais qui a été publiée dans le livre très intéressant de M. Bardoux[17], et qui, sur l'original, doit porter en tête l'annotation habituelle de Madame de Custine, avec le chiffre 7 comme numéro d'ordre.

Voici cette lettre: