Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais demandé ce service; mais, si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé; je m'étais trompé.
Au reste, pour finir tout cela, j'irai vous voir; mais mon voyage se trouve nécessairement retardé. Je ne puis avoir fini mes affaires au plus tôt à Paris que le 12 du mois; je partirai donc de Paris de lundi prochain en huit, je serai une autre huitaine à errer chez mes parents de Normandie, de sorte que j'arriverai à Fervaques du 20 au 30 août. Vous sentez que je vous donnerai des faits plus certains sur ma marche avant ce temps-là.
Ce que nous avons recueilli de tout ceci, c'est que les langues de certaines gens sont détestables, qu'il ne faut pas s'y fier un moment, et que notre grand tort est d'avoir eu quelque confiance dans leur amitié. De ma vie, du reste, je n'aurais été pris au piège où vous vous êtes laissé prendre; car de ma vie, je ne confierai à personne l'affaire d'un autre, et surtout quand il sera question de certains services; mais ensevelissons tout cela dans un profond oubli, dénouons sans bruit avec les gens dont nous avons à nous plaindre, sans leur témoigner ni humeur ni soupçon. Heureusement que leurs mauvais propos sont arrivés dans un temps où l'opinion m'est très favorable, de sorte qu'ils sont morts en naissant. C'est à nous à ne pas les réveiller par nos imprudences. Je n'ai pas dit mot à personne de ce que je vous avais écrit, et j'espère que vous, de votre côté, vous avez gardé le silence.
Adieu; j'ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots
aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.
Savez-vous que j'ai vu votre frère[18] et votre mère? Celui-ci a
trop d'esprit pour moi.
Le début de cette lettre est dur assurément. Mais on comprend le sentiment qui l'a dicté. Chateaubriand avait épuisé toutes ses ressources auprès de Madame de Beaumont mourante; il ne pouvait pas et pour rien au monde il n'aurait voulu interrompre les spasmes de son agonie pour lui exposer sa détresse, pour lui demander un crédit et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il avait prodigués. N'y avait-il pas là une question de délicatesse et d'honneur, et n'est-ce pas «une grande pitié» comme il le dit, que Madame de Custine ne l'ait pas compris? Elle n'a vu qu'une rivale là où elle ne devait plus voir qu'une femme infortunée et mourante.
Cependant, malgré l'aigreur du début, Chateaubriand s'adoucit: il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant. Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de l'ami malheureux et persécuté (M. Bertin).
Cette lettre prise isolément et séparée de celles qui la précèdent et qui l'expliquent, était inintelligible. Aussi est-il naturel qu'elle ait été interprétée à contre-sens: «Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, a-t-on dit, est tout entier dans cette lettre.» Voilà le sens qu'on y a trouvé! Aussi que de lamentations en faveur de l'adorable victime de cet homme sans coeur! Et pourtant, dans tout cela, Madame de Custine n'était pas une victime; le beau rôle n'était même pas de son côté: mue par une mesquine jalousie, elle avait fini, dans de vulgaires commérages, par trahir l'amitié.
Dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dans la vie privée, comme dans la vie politique, l'opinion se montrait facile à tout pardonner à Chateaubriand, ses imprudences, ses erreurs, ses fautes même. D'où lui venait cette persistance des faveurs de l'opinion? C'est que partout dans sa vie, on sentait l'inspiration d'une âme chevaleresque et d'un coeur généreux.
Chateaubriand partit de Paris pour Fervaques, comme il l'avait annoncé, le 13 août. Il en informe le jour même Madame de Custine par le billet suivant: