Je suis certainement désolé d'avoir manqué Chênedollé, et je ferai tout ce qu'il est possible de faire pour passer quelques jours avec lui; mais aussi vous me persécutez trop.

Puis-je faire plus que je n'ai fait? J'ai été deux fois vous voir contre tout sens commun; j'ai resté avec vous aussi longtems et plus longtems que je ne le pouvais; je vous assure que je suis fâché de vos plaintes très injustes. Je ne sais plus comment faire pour vous être agréable en quelque chose. Tâchez de voir que vous n'avez pas la raison de votre côté, et sachez-moi un peu de bien de mes voyages, que, je vous le proteste, je n'aurais pas faits pour d'autres que pour vous.

Mais parlons de choses plus agréables. Dites à Chênedollé que je l'attends cet hiver, au mois de janvier, qu'il faut absolument qu'il vienne passer quelque temps chez moi à Paris, qu'il faut que nous nous retrouvions encore au moins quelques moments ensemble. Eh! bon Dieu, quand serons-nous maîtres de ne nous pas quitter un seul instant? Vous, éternelle grondeuse, quand revenez-vous à Paris? Quand quittez-vous votre château? Je parie que vous me ferez encore la mine! Mais je vous déclare que si vous me recevez avec une mine renfrognée, vous ne me verrez qu'une fois, car je suis enfin lassé de vos perpétuelles injustices. Allons, la paix. Arrivez, réparez vos torts, confessez vos péchés; je vous reçois en miséricorde. Mais que le pardon soit sincère. Un million de bonjours, de joies, de souvenirs. Amitiés à nos amis, même à mon ennemie Madame de Cauvigny. Embrassez Chênedollé trois fois pour moi, mais pourtant en mon intention.

N'oubliez pas mon proscrit[28]. À vous, à vous et pour la vie.

Villeneuve-sur-Yonne, 9 novembre 1804.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.

Rapprochons la première partie de cette lettre si dure de ton, si hautaine, si menaçante en apparence, des lignes finales qui font contraste, tant elles sont caressantes et presque tendres. Nous retrouvons dans d'autres circonstances analogues, avec d'autres personnes, Madame Récamier par exemple, le même procédé; nous voyons le même homme tour à tour violent, impérieux, appelant une rupture qu'il ne veut pas, puis conciliant, aimant et si plein de douceur que, comme dit Madame de Custine, «on lui croirait un bon coeur,» et ce bon coeur, il l'avait en effet. Ce manège voulu, prémédité était un trait de caractère: il semblait repousser celles qu'il désirait le plus retenir, mais retenir soumises à sa domination, à son humeur, à ses caprices.

Pour analyser ses sentiments souvent si complexes et qui semblent parfois se contredire, il est certains faits qu'il ne faut pas perdre de vue.

Chateaubriand, beaucoup plus aimé, à ce que l'on prétend, qu'il n'aimait lui-même, portait dans ses amours le même sentiment de défiance que ces femmes qui craignent d'être aimées plus pour leur fortune que pour elles-mêmes; il avait pour les passions qu'il inspirait beaucoup de scepticisme; un soupçon le poursuivait: Est-ce bien lui qu'on aimait, ou n'était-ce pas sa renommée, sa gloire, la poétique auréole qui couronnait son nom?

Ce soupçon qui le suivait dans tous ses attachements, il en a fait lui-même l'aveu dans les Mémoires d'outre-tombe en racontant l'histoire si touchante de son amour pour Charlotte Ives.