—…Je devais croire être aimé. Depuis cette époque, (son émigration en Angleterre), je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance. Quant à l'intérêt dont j'ai paru être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas delà renommée, la parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou politiques n'était pas l'enveloppe qui m'attirait des empressements».
Quel est, après les chastes amours de Charlotte Ives, cet autre attachement qui a pu inspirer à René la même confiance? Le comte de Marcellus, en commentant ce passage, déclare «qu'il a pu le deviner «peut-être, mais qu'il doit imiter la discrétion «du maître, et se taire.» Nous sommes donc réduits à des conjectures. Il est évident qu'il n'est pas question de Madame de Chateaubriand, puisque son mariage est antérieur de deux années à ses relations avec Charlotte, où il s'est montré bien léger; il ne semble pas non plus que ce soit à Madame de Custine que Chateaubriand a pensé lorsqu'il écrivait ces lignes en 1838: l'origine de leur liaison pouvait lui laisser quelque défiance, quoiqu'il ait conservé avec elle jusqu'à la fin des relations très suivies; probablement, c'est de Madame de Beaumont qu'il s'agit ici, car elle l'avait aimé avant sa gloire.
Le jugement de deux femmes d'une extrême distinction et de beaucoup d'esprit, achèvera l'analyse du caractère personnel que Chateaubriand lui-même vient de nous révéler.
La soeur du duc de Richelieu. Madame de Montcalm veut prémunir le Comte de Marcellus, nommé secrétaire d'Ambassade à Londres, contre les déceptions qu'il rencontrerait auprès de son ambassadeur, s'il se livrait à lui sans réserve. Voici comment elle s'exprime: «N'espérez pas vous l'attacher. Chez ces génies qui expriment si bien le sentiment, le sentiment réside peu. Leur estime, leur confiance ne mène pas à l'affection. Trop ardemment épris des chimères qu'ils se créent au dedans d'eux-mêmes, ils n'aiment rien au dehors. Par une pénétration qui leur est propre, ils jugent de prime-abord ceux qui les approchent. Dès lors, quand ils se sont emparés de vous, ils se mettent à l'aise, car ils savent que pour vous garder à jamais, ils n'ont pas même besoin de la réciprocité.»
Madame la duchesse de Duras, qui permettait à Chateaubriand de l'appeler «sa soeur», ajoute un trait à ce tableau: «M. de Chateaubriand, disait-elle, ne gâte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gâté par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise[29]». Madame de Custine en savait quelque chose.
On peut adresser à Chateaubriand tous, ces reproches et bien d'autres sans doute. Veut-on dire qu'il a péché par l'excès de l'amour-propre et de la vanité, par l'orgueilleuse exagération de son indépendance, qu'emporté vers le monde idéal par les élans d'une imagination toute-puissante et sans contrôle, il retombait ensuite, meurtri par les faits, dans les déceptions, la tristesse et l'ennui? Nous l'admettrons sans peine.
Mais y eut-il jamais une âme plus généreuse, plus éprise du beau et du sublime? Qui a jamais été doué d'une plus grande tendresse de coeur, car ces sentiments qui sortaient de son âme, qui étaient son génie, qui étaient lui-même, comment les aurait-il exprimés, s'il ne les avait ressentis?
Ramené bientôt à la réalité des choses, il se sentait arrêté par le doute; une sorte de scepticisme s'emparait de lui, et il ne lui restait plus que l'inconstance et le dégoût. Avec une pareille nature, plus l'imagination est forte, plus les chutes sont profondes; c'est qu'en effet, l'imagination seule est un guide peu sûr et que la direction de la vie humaine ne doit pas lui appartenir.
Faut-il s'étonner qu'on trouve ainsi un homme double dans Chateaubriand, l'un doué de tant de charmes, de tant d'esprit et de bonté, l'autre brusque et morose, absolu, impérieux, et pour prendre ses expressions mêmes, mobile comme le nuage, impétueux comme la tempête? Sans doute, les femmes qu'il captivait avaient à souffrir; il en faisait ses esclaves et leur infligeait le poids écrasant de ses déceptions et de ses caprices. À qui s'en prendre? À lui sans doute, mais à elles aussi: l'expiation naît de la faute; c'est ainsi que ces belles adorées portaient la peine de leurs folles amours, et que le châtiment venait à elles par leur adorateur. Croit-on qu'elles l'en aimaient moins pour cela? Non sans doute. Comment n'auraient-elles pas préféré à de monotones tendresses les élans soudains et troublants de passions grandes et vagues comme l'infini, qui emportent l'âme jusqu'au pur idéal! Quelle femme ne voudrait posséder ces dons de la vie supérieure même au prix de peines amères et de quelques douleurs!
Au surplus, veut-on avoir le portrait de Chateaubriand dans ce qu'on pourrait appeler son état normal? Joubert, écrivant à M. Molé, va nous le donner: «Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute: c'est celle de ma léthargie. Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de moeurs, et au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un objet de contemplation; il m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien[30].» Voilà un portrait qui réfute bien des dénigrements et corrige bien des injustices.