CHAPITRE IV.
Mort de Madame de Caux.—Le voyage d'Orient.—La Vallée aux
Loups.—Armand de Chateaubriand.—Madame de Custine à Rome.—Le docteur
Korelf.—Fouché duc d'Otrante.
Le jour même où Chateaubriand écrivait à Madame de Custine la lettre qu'on a lue plus haut, mourait à Paris la plus chère de ses soeurs: Lucile, Madame de Caux, dont la santé, longtemps chancelante, n'avait cessé d'empirer depuis que Chateaubriand, trois mois auparavant, avait écrit à Chênedollé: «Lucile est très malade.»
Cette femme illustre a occupé trop de place dans la vie de son frère pour que nous mentionnions sa mort comme un simple incident, sans nous y arrêter, au moins un instant. Un portrait par Chateaubriand, deux lettres d'elle, quelques lignes enthousiastes de Chênedollé, suffiront pour nous faire connaître cette noble figure et nous apprendre à la respecter.
Dans la première rédaction des Mémoires de sa vie, commencée en 1809,
Chateaubriand trace le portrait de Lucile à 17 ans.
«Elle était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse; son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel des regards pleins de tristesse et de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant… Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête comme une statue antique, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie ne paraissait plus au dehors et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre.»
Chênedollé, qui lui avait été présenté à Paris en 1802, s'éprit éperdûment de cette âme délicate et passionnée. Il lui demanda sa main; Lucile n'accueillit pas sa demande et lui refusa toute espérance de mariage; mais elle lui accorda son amitié, amitié très tendre, telle que peut être celle d'une femme qui, tout en aimant beaucoup, veut rester chaste et pure. Ce sentiment très particulier, qui n'excluait pas une familiarité respectueuse et reposait sur une confiance sans bornes, est peint admirablement dans cette lettre de Lucile à Chênedollé:
Rennes, ce 2 avril 1803.
Mes moments de solitude sont si rares que je profite du premier pour vous écrire, ayant à coeur de vous dire combien je suis aise que vous soyez plus calme. Que je vous demande pardon de l'inquiétude vague et passagère que j'ai sentie au sujet de ma dernière lettre! Je veux encore vous dire que je ne vous écrirai point le motif que j'ai cru, à la réflexion, qui vous avait engagé à me demander ma parole de ne point me marier. À propos de cette parole, s'il est vrai que vous ayez l'idée que nous pourrions être un jour unis, perdez tout à fait cette idée: croyez que je ne suis point d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée à la mienne. Si, lorsqu'il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenait seulement de ma timidité et de mon embarras, car ma volonté était, dès ce temps-là, fixe et point incertaine. Je ne pense pas vous peiner par un tel aveu qui ne doit pas beaucoup vous surprendre, et puis, vous connaissez mes sentiments pour vous: vous ne pouvez aussi douter que je me ferais un honneur de porter votre nom; mais je suis tout à fait désintéressée sur mon bonheur, et votre amie; en voilà assez pour vous faire concevoir ma conduite envers vous.
Je vous le répète, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une espèce de manière de vous appartenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce que, au premier moment, votre désir à cet égard me sembla comme une preuve non équivoque que je ne vous étais pas bien indifférente. Vous voilà maintenant bien clairement au fait de mes secrets; vous voyez que je vous traite en véritable ami.