S'il ne vous faut, pour rendre vos bonnes grâces aux muses, que l'assurance de la persévérance de mes sentiments pour vous, vous pouvez vous réconcilier pour toujours avec elles. Si ces divinités, par erreur, s'oublient un instant avec moi, vous le saurez. Je sais que je ne puis consulter sur mes productions un goût plus éclairé et plus sage que le vôtre; je crains simplement votre politesse. Quant à mes Contes, c'est contre mon sentiment, et sans que je m'en sois mêlée, qu'on les a imprimés dans le Mercure. Je me rappelle confusément que mon frère m'a parlé à cet égard; mais je n'y fis aucune attention, ni ne répondis. J'étais au moment de quitter Paris; j'étais incapable de rien entendre, de réfléchir à rien: une seule pensée m'occupait, j'étais tout entière à cette pensée. Mon frère a interprété pour moi mon silence d'une façon fâcheuse. Je vous sais gré de l'espèce de reproche que vous me faites au sujet de l'impression de mes Contes, puisqu'il me met à lieu de connaître votre soupçon et de le détruire. Soyez bien certain que je n'ai point consenti à la publicité de ces Contes, et que je ne m'en doutais même pas. J'espère que quand vos affaires de famille seront terminées, vous vous fixerez à Paris. Ce séjour vous convient à tous égards, et je voudrais toujours que votre position soit la plus agréable possible. Adieu. Vous voudrez bien, quand il en sera temps, me mander votre départ de Paris, afin que je n'y adresse pas mes lettres. Je compte encore rester quinze jours dans cette ville-ci. Après cette époque, adressez-moi vos dépêches à Fougères, à l'hôtel Marigny.
Quoique vos dépêches soient les plus aimables du monde, ne les rendez pas fréquentes; j'en préfère la continuité. Vous devez être fort paresseux et moi-même je suis fort sujette à la paresse. Je vous recommande surtout de me faire part de tous vos soupçons à mon égard; cette preuve d'intérêt me sera infiniment précieuse.
Lucie vint de Bretagne se fixer à Paris dans le courant de l'automne. Son frère l'avait établie d'abord dans un appartement de la rue Caumartin, qu'elle quitta bientôt pour aller demeurer rue du faubourg Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel, dont Madame de Navarre était la Supérieure. De cette maison de retraite, elle adressait à son frère des lettres pleines d'émotion, empreintes de la plus vive tendresse et d'une exaltation de sensibilité qui touchait au désespoir. Ces lettres passionnées et douloureuses dénotent l'état d'une âme atteinte par de profondes souffrances.
Il n'est pas certain que Lucile ait maintenu jusqu'à la fin le pacte qu'elle avait formé avec Chênedollé et qu'elle soit restée fidèle à cette persévérance de sentiments qu'elle lui avait promise. Une des dernières lettres adressées par elle à son frère, permettrait d'en douter. Voici cette lettre qui peint l'état de cette âme prête à quitter la terre; elle est très touchante:
Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence de M. Chènedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la dernière. Je ne veux point gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je me livrerai à corps perdu à tous les événements de mon passage dans le monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercié du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est élevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place.
Complétons le portrait de Lucile par quelques lignes que Chênedollé a consacrées à son amie, dès qu'il eut à la pleurer: «Auprès de cette femme céleste, je n'ai jamais formé un désir; j'étais pur comme elle; j'étais heureux de la voir, heureux de me sentir près d'elle. C'était l'espèce de bonheur que j'aurais goûté auprès d'un ange… Celui qui n'a pas connu Lucile ne peut savoir ce qu'il y a d'admirable et de délicat dans le coeur d'une femme. Elle respirait et pensait au ciel. Il n'y a jamais eu de sensibilité égale à la sienne. Elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne; ce coeur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre a fini par dévorer sa vie[31].»
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Pendant le séjour de son frère à Villeneuve, Madame de Caux changea encore une fois de résidence. Où alla-t-elle? Nul ne le sait. Mais les soins du bon Saint-Germain, l'ancien domestique de Madame de Beaumont, la suivirent partout. Ce vieux et fidèle serviteur assista seul à ses derniers moments. Elle mourut à Paris le 9 novembre 1804. Pauvre femme, d'une si grande âme, qui a touché presque au génie, et qui poursuivie par les traits d'une fable odieuse, n'a pas trouvé le repos même dans la mort[32].
Saint-Germain annonça par quelques lignes la mort subite de sa maîtresse à Chateaubriand qui en fit part presque aussitôt à Madame de Custine.
Villeneuve-sur-Yonne.