Depuis ma dernière lettre, j'ai éprouvé une des plus grandes peines que je puisse encore ressentir dans cette vie. J'ai perdu une soeur que j'aimais plus que moi-même et qui me laissera d'éternels regrets. Cette solitude qui se fait tous les jours autour de moi m'effraye, et je ne sais qui comblera jamais le vide de mes jours. Je suis sans avenir, et bientôt même je vais être obligé de me retirer dans quelque coin du monde, car ma fortune ne me permettra plus de vivre à Paris, et je ne prévois pas comment jamais je deviendrai plus heureux sous ce rapport. Que deviendrai-je? Je n'en sais rien. Il ne me reste plus qu'à désirer le bonheur de ceux que j'aime. Tâchez donc d'être heureuse! Tâchez de délivrer mon ami[33]. Aimez moi un peu, si vous pouvez. J'ai tant rêvé de bonheur, et je me suis si souvent trompé dans mes songes que je commence à prendre votre rôle, à être tout à fait sans espoir. Mille tendresses.
Quand serez-vous à Paris?
2 frimaire, 23 novembre.
À Madame de Custine, au Château de Fervaques, par Lisieux.
La mort de Lucile avait frappé Chateaubriand comme d'un coup de foudre. Le souvenir de sa jeunesse, les grèves de Saint-Malo, ou le mail et les bois de Combourg, les promenades solitaires «où ils traînaient tristement sous leurs pas les feuilles séchées», durent lui apparaître avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de celle qui avait partagé ses tristesses et ses rêves. En elle il pleurait «une sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel.»
La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive; elle ne versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient à sa piété des accents différents: «Toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, elle ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur.»
Dans la lettre que nous avons déjà citée, Joubert, de son côté, rend témoignage de l'affliction de ses deux amis: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie.»
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À partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa soeur, celles qui suivent, étiquetées de la main de Madame de Custine, ne portent plus comme les précédentes un numéro d'ordre écrit par elle, et comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas datées, le classement en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres lettres émanant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de Chênedollé et de Madame de Custine elle-même, on arrive, pour presque toutes, à une date approximative certaine. Les Mémoires si intéressants de Madame de Chateaubriand surtout[34] nous ont été d'un grand secours pour ce classement.
Cependant une question se pose naturellement ici: Pourquoi ces lettres, étiquetées précédemment par numéros d'ordre, cessent-elles de l'être? Serait-ce un indice de refroidissement dans les relations réciproques? Nullement: l'intimité, entre Chateaubriand et Madame de Custine n'a jamais été plus grande que dans le courant de l'année 1805 et les six premiers mois de 1806, jusqu'au départ de Chateaubriand pour l'Orient. Toutefois il faut reconnaître que les lettres deviennent plus rares; mais il faut attribuer ce fait au séjour que Chateaubriand et Madame de Custine ont fait simultanément à Paris pendant cette période: ils se voyaient et ne s'écrivaient pas.