«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.»

Napoléon sentit l'allusion et s'irrita. «La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue; à la fin le tonnerre a grondé; le nuage a crevé: tout cela a été vif et même violent. Aujourd'hui tout est apaisé.» Cependant la rédaction du Mercure fut changée, et Chateaubriand, par l'intermédiaire du Préfet de police, M. Pasquier, reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.

Madame de Custine avait fait ce qu'elle avait pu auprès du «grand ami», l'inévitable Fouché, pour écarter le danger. Mais il est fort douteux que celui-ci soit intervenu dans cette affaire, qui se traita entre l'Empereur et Fontanes. La colère de Napoléon ne dura pas, puisque, peu de temps après, il faisait nommer le coupable membre de l'Académie française.

C'est à cette époque que Chateaubriand acheta près de Sceaux, à Aulnay, la maison de la Vallée-aux-Loups, au milieu des bois, dans un site solitaire, où rien ne rappelait le voisinage de la capitale. Ce lieu désert avait alors des beautés agrestes qui ne se rencontrent plus que dans quelques-unes de nos provinces, en Auvergne, ou en Bretagne. Nulle part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux asiles que sous les grands chênes de ce bois d'Écoute-la-pluie, dont on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque.

Tous ces alentours n'existent plus; les gorges profondes, les chemins creux et ravinés, les chênes centenaires, les châtaigniers aux vastes ombrages, tout a disparu, tout est dénudé, nivelé, morcelé. L'âme de la solitude, la poésie de ces lieux sauvages a fui sans retour.

Un souvenir intéressant que Madame de Chateaubriand a consigné dans ses Mémoires, se rattache à cette propriété, qui avait appartenu, dit-elle, à un brasseur très riche de la rue Saint-Antoine. Ce brasseur, au moment de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui était effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation.

En 1807, la Vallée-aux-Loups était dans toute sa beauté. Une lettre de Joubert à Chênedollé, du 1er septembre, nous en donne une description intéressante:

«Il (Chateaubriand) a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins, et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 80,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie: on l'appelle dans le pays: Maison de la Vallée-aux-Loups. J'ai vu cette Vallée-aux-Loups; cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore: «Quand il tonne, adore l'écho.»

C'est dans cette solitude champêtre que Chateaubriand mit la dernière main à son poème des Martyrs. On montre encore, dans un des sites les plus pittoresques du parc, le pavillon isolé qui formait son cabinet d'étude et de travail.

Depuis, M. le duc de Doudeauville, propriétaire de la Vallée-aux-Loups, a fait de «l'enclos» un grand parc; un peu au delà de la «petite maison,» il a élevé une splendide demeure. Tout ce qui rappelle le grand écrivain a été respecté; le pavillon où furent écrits les Martyrs et l'Itinéraire existe toujours; la maison qui semble en effet si petite, et qui pourtant a suffi pour cette société d'élite qui y assistait ravie à la lecture des chefs-d'oeuvre, n'est plus habitée, mais elle est remplie de fleurs et de plantes rares; deux cariatides apportées d'Orient y rappellent Athènes et la Grèce; des arbres mêmes que Chateaubriand avait plantés, souvenirs de ses voyages et des lointains pays, quelques-uns survivent encore, chargés du poids des ans.