C'est dans les Mémoires d'outre-tombe qu'il faut lire la description de la Vallée-aux-Loups. Ce vallon doit toute son illustration aux admirables pages de Chateaubriand. «C'est là qu'il écrivit les Martyrs, les Abencerrages, l'Itinéraire, Moïse; c'est là qu'il était, nous dit-il, dans des enchantements sans fin… Un jour les jeunes arbres qu'il y avait plantés protégeraient ses vieux ans!» Mais ce voeu n'a pas été exaucé; dans un moment de détresse, il dut vendre sa chère retraite, et depuis, il n'a cessé d'exhaler ses plaintes de l'avoir perdue: «De toutes les choses qui me sont échappées, la Vallée-aux-Loups est la seule que je regrette; il est écrit que rien ne me restera!»
Le poème des Martyrs, dont nous avons vu naître la première pensée au mois de juin 1804, était terminé; il ne s'agissait plus que d'en faire la publication, pour laquelle l'auteur traita, vers la fin de 1808, avec Lenormant. Cette publication ne se pouvait accomplir sans formalités: il fallait d'abord que le livre passât par la censure, qui exigea des corrections ou des suppressions. Pour faire lever l'embargo, Madame de Custine usa, comme d'habitude, de son crédit, peut-être plus apparent que réel, auprès de son «grand ami», de Fouché, qui promit tout, ne fit rien, et promena Chateaubriand et sa protectrice à travers toutes les transes, de l'espérance à la crainte, jusqu'à ce qu'il eût finalement la main forcée par une puissance supérieure à la sienne.
Après plusieurs billets qui marquent bien ces alternatives[37],
Chateaubriand écrit à Madame de Custine la lettre suivante:
Chère belle, mille pardons, nous sommes dans les tracas jusqu'au cou. Nous remporterons la victoire, mais on nous fait toutes les difficultés possibles. Je ne cesse de courir ainsi que Bertin. Le maître a parlé, il a loué le livre; d'où nous espérons que les Etienne seront vaincus[38]. Mais la philosophie pousse des rugissements. Encore deux ou trois jours et nos affaires seront arrangées. Votre grand ami s'est un peu moqué de nous. J'irai vous voir entre quatre et cinq heures. Dites-moi si vous y serez.
À madame,
Madame de Custine, rue de Miromesnil, au coin de la rue Verte.
Cette lettre paraît antérieure de quelques jours à celle que M. Bardoux a publiée et dans laquelle nous lisons:
«Le grand ami (Fouché) s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer vient de lui, vous pouvez en être sûre. Eh bien, il n'y a pas grand mal: l'article est bête et ridicule, et il y a tant de louanges d'ailleurs, que je souhaite n'avoir jamais de pire ennemi. Vous êtes bonne et aimable, tranquillisez-vous. Je ne fais que rire de cela. Cela m'amuse d'être attaqué littérairement par ordre et par un mouchard.»
Chateaubriand se flatte, dans la première lettre, que les Etienne seront favorables ou garderont le silence; dans la seconde au contraire, ces espérances sont déçues: l'article d'Hoffman a déjà paru. Chateaubriand prétend qu'il s'en amuse et qu'il ne fait qu'en rire; mais, en réalité, son amour-propre froissé en souffrit cruellement.
Pour nous qui jugeons à distance et tout à la fois la critique et l'oeuvre critiquée, il nous semble qu'il n'y avait pas lieu de s'émouvoir autant, et que, sans doute, Hoffman était trop peu à la hauteur du grand style épique des Martyrs pour se faire juge d'un pareil livre.