Si nous avions à faire ici une étude littéraire, nous ferions remarquer à quel point tout ce qui dérive de l'imagination et de la sensibilité, tout ce qui fait la grandeur de Chateaubriand: la magnificence des descriptions et le sentiment profond des passions humaines, l'enthousiasme du beau et de l'idéal, échappait complètement à ce critique, aussi bien qu'à ceux qui avaient jugé précédemment Atala, René, le Génie du christianisme. Tout cela, c'est-à-dire tout un côté de l'âme, ils l'ignorent, ils ne le voient pas, ils n'en ont aucune idée. Quel nombre effrayant de prosélytes n'ont-ils pas laissés dans le monde!
Ce poème des Martyrs n'a pas obtenu le succès que son auteur en attendait. La partie mythologique, longue, froide et languissante, nuit beaucoup à l'intérêt général. L'ouvrage par lui-même et par ses épisodes est très poétique et très beau. «J'ai peur, dit Chateaubriand à la fin de la préface, que la Divinité qui m'inspire ne soit une de ces Muses inconnues sur l'Hélicon, qui n'ont point d'ailes et qui vont à pied.» Est-ce à Delphine que s'adressait ce discret hommage?
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Nous venons de voir, vers la fin de 1808, Madame de Custine montrer pour les Martyrs le même zèle que Madame de Beaumont, autrefois, pour le Génie du christianisme; nous allons retrouver, quelques mois plus tard, son intervention non moins affectueuse dans une circonstance bien autrement douloureuse et tragique.
Armand de Chateaubriand, naufragé sur les côtes de Normandie, avait été arrêté le 9 janvier 1810. Quand Chateaubriand, son cousin, en fut informé, Armand était déjà depuis treize jours détenu dans les prisons de Paris. Un conseil de guerre fut réuni par les ordres de ce même général Hulin qui avait présidé au jugement du duc d'Enghien. Armand, accusé de conspiration royaliste, fut condamné à mort.
Dans l'intervalle, Chateaubriand, malgré sa répugnance, demanda une audience à Fouché; Madame de Custine l'y accompagna: Fouché les joua une fois de plus; il nia d'abord qu'Armand fût arrêté; puis, ensuite, forcé d'en convenir, il s'excusa en prétextant qu'il n'était pas certain de son identité. Enfin, pour rassurer Chateaubriand, il lui annonça que son cousin était très ferme, «et qu'il saurait très bien mourir!» Mot cruel et tout à fait digne du proscripteur qui avait dirigé les égorgements de Lyon.
Chateaubriand écrivit à l'Empereur pour demander la grâce de son cousin, mais dans sa lettre, peut-être un peu trop fière, quelques mots déplurent à Napoléon: «Chateaubriand me demande justice, il l'aura», dit-il en froissant la lettre, et Fouché pressa l'exécution.
Averti seulement à cinq heures du matin, Chateaubriand arriva quelques minutes trop tard au lieu du supplice, pour voir une dernière fois son malheureux parent; il le trouva encore palpitant et défiguré par les balles.
Rentrant à Paris, c'est chez Madame de Custine qu'il alla d'abord; il lui adressa ce billet: «J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est fini. Je vous verrai dans un moment,» et le même jour il lui porta le mouchoir trempé de sang qu'il avait rapporté du lieu de l'exécution.
Après cette catastrophe, Chateaubriand se retira à la Vallée-aux-Loups. Il y passait à peu près tous les étés. L'année 1810 fut consacrée, comme les précédentes, à des occupations littéraires. Dans le courant de l'été, il fit avec Madame de Chateaubriand une visite au château de Méréville, habité par la famille de Laborde.