En 1811, qu'il qualifie dans ses Mémoires «l'une des années les plus remarquables de sa vie», il publia l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, qui obtint un succès bien plus éclatant que les Martyrs et sembla même avoir désarmé la critique. Cette même année, il fut appelé à occuper à l'Académie française le fauteuil que Marie-Joseph Chénier avait laissé vacant[39].

On sait quels orages survinrent à la suite de cette élection. Chateaubriand avait fait les visites d'usage à ses nouveaux collègues; il prépara son discours de réception, mais ce discours qu'il communiqua à l'Académie, ne fut point admis et souleva de nouveau contre lui les colères de Napoléon.

En relisant à distance ce morceau littéraire, on se demande si, en embrassant son sujet d'un point de vue plus élevé, Chateaubriand n'aurait pas pu, tout en formulant avec la même fermeté ses griefs, éviter les dangers qu'il allait courir et qu'il avait dû prévoir. Mais peut-être tout ce bruit ne lui déplaisait pas. Il refusa de faire des corrections à l'oeuvre censurée ou d'en composer une autre, et sa réception fut indéfiniment ajournée.

Pendant cette période, les relations avec Madame de Custine continuaient comme par le passé, peut-être même n'avaient-elles jamais été plus suivies. De ce discours de réception qui n'avait pu être prononcé, l'opposition s'était emparée; il en circulait des copies; Madame de Custine en avait une qu'elle envoya par son fils Astolphe à Madame de Staël à Coppet.

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Madame de Custine prenait donc toujours aux affaires de Chateaubriand le même intérêt qu'auparavant, et cependant vers la même époque, elle s'était créé d'autres distractions: elle voyageait et faisait de nouvelles connaissances.

En 1811, pendant que Chateaubriand retiré à la Vallée-aux-Loups «suivait des yeux sur son coteau de pins, la comète qui courait à l'horizon des bois et qui, belle et triste, traînait comme une reine «son long voilé sur ses pas», Madame de Custine parcourt la Suisse et l'Italie; elle passe le mois de juin à Naples et l'hiver suivant à Rome, où elle réunit autour d'elle une société choisie. Sans aucun doute, une pensée constante l'accompagnait dans la ville éternelle; un Anglais, M. Fraser-Frisell, en correspondance avec Chateaubriand, lui donnait de son ami des nouvelles dont celui-ci n'était pas assez prodigue envers elle. À Rome, elle forme avec Canova une liaison assez intime pour que son fils osât lui dire: «Savez-vous qu'avec votre imagination romanesque, vous seriez capable de l'épouser!—Ne m'en défie pas, répondit-elle sur le même ton, s'il n'était devenu marquis d'Ischia, j'en serais tentée.» Sans doute le sang aristocratique de Marguerite de Provence se révoltait en elle à l'idée d'une mésalliance avec un marquis d'aussi fraîche date.

Elle avait emmené de Paris pour veiller à la santé de son fils un jeune médecin allemand avec qui elle était liée depuis cinq ou six ans: le docteur Koreff, débutant alors dans une vie d'aventures, qui ne sont pas toutes à son éloge. Koreff, qui, en fin de compte, a laissé une mémoire discutée, pour ne rien ajouter de plus, était, au dire de personnes qui l'ont connu, très laid, très peu sympathique d'aspect, parlant le français avec un accent germanique très prononcé; vif, intelligent d'ailleurs, railleur et sardonique; il y avait en lui quelque chose d'équivoque et d'indéfinissable qui n'inspirait pas la confiance. Tel qu'il était cependant, il avait ses partisans, et Madame de Custine resta en correspondance avec lui pendant de longues années. Elle l'aimait beaucoup, et son amitié était marquée, comme toutes ses affections, par une ardeur extrême et une tendresse de sentiments qui, avec une sorte d'agitation nerveuse, et des accès de douloureuse mélancolie, formaient le trait caractéristique de sa nature intime. Le portrait qu'elle a tracé de cet ami est trop favorable à celui-ci pour que le reproduire ne soit pas un devoir. En même temps qu'il montre l'état de l'âme aimante, enthousiaste et souffrante de l'une, il peut, dans une certaine mesure, défendre l'autre contre la sévérité des jugements dont il a été l'objet.

Voici ce qu'écrivait, quelques années plus tard, en 1816, Madame de Custine à une de ses plus intimes et de ses meilleures amies d'Allemagne, Madame de Varnhagen: «Imaginez que je n'ai pas signe de vie de Koreff. Depuis nombre d'années, lorsque nous sommes séparés, je lui écris deux fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer! C'est un ami de dix ans au moins, éprouvé par le temps, par mille douleurs qu'il a senties, qu'il a partagées; enfin, ce sont de ces sentiments qu'on a le droit de croire indestructibles!… Je lui ai écrit dix fois sans humeur, sans me décourager… rien ne m'a réussi… Ma vie est troublée par ce profond chagrin. Je ne puis perdre si légèrement un ami sur qui je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donné des preuves que je n'oublierai jamais… J'étudie, mais sans courage; mon âme ne peut s'élever au-dessus de la douleur sous laquelle je succombe… Je souffre dans le fond de mon âme.»

Koreff répond enfin et se justifie; Madame de Custine est consolée et pardonne tout: «Je n'avais jamais eu à me plaindre de son inexactitude; voilà pourquoi j'étais si inquiète. Pendant des années de séparation, il n'a jamais passé huit jours sans m'écrire. Enfin voilà, grâce à vous, dit-elle, ce petit fil renoué. C'est bien peu de chose en apparence et c'est cependant beaucoup pour vivre. Vous le connaissez, et vous savez qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui, par leur lumière, embellissent la vie, l'éclairent, la colorent et lui donnent une véritable valeur. Aussi, j'étais au fond d'un abîme obscur depuis que je n'avais plus signe de vie de lui.»