Madame de Custine était, comme on le voit, beaucoup plus détachée de
Chateaubriand qu'on ne le suppose.
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Chateaubriand demeura, comme d'habitude, tout l'été, à la Vallée-aux-Loups; il revint le 23 octobre à Paris pour y passer l'hiver. Après avoir pris momentanément son gîte à l'hôtel de Lavalette, rue des Saints-Pères, il se fixa rue de Rivoli. «Nos soirées, dit Madame de Chateaubriand, étaient fort agréables: M. de Fontanes et M. de Humboldt étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé.» C'est dans les mémoires mêmes de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire le portrait de Fontanes, tracé avec beaucoup d'esprit et de verve comique[40].
Au mois d'octobre 1813, M. et Madame de Chateaubriand quittèrent Aulnay et revinrent à Paris. Ils prirent un appartement dans la même rue que l'année précédente, rue de Rivoli, en face de la première grille des Tuileries, c'est-à-dire près de la rue qui porte aujourd'hui le nom du 29 juillet, sur l'emplacement de cette ancienne et sinistre salle du manège où la Convention avait, en 1793, condamné Louis XVI, au lieu même où dix ans auparavant Chateaubriand avait entendu crier la mort du duc d'Enghien. «On ne voyait alors dans cette rue que les arcades bâties par le gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur dentelure de pierres d'attente.» La rue de Rivoli n'était encore tracée que jusqu'à la hauteur du Pavillon de Marsan.
On était à la veille de la plus formidable catastrophe qui ait agité notre siècle et tous les esprits sentaient approcher la fin de l'Empire. Chateaubriand préparait alors son célèbre écrit: Bonaparte et les Bourbons, qui parut au mois d'avril 1814. C'est aussi dans les Mémoires de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire les détails de la composition et de la publication de ce livre, des imprudences du mari, des angoisses de la femme, qui crut un instant avoir perdu le manuscrit que Chateaubriand laissait traîner, et qu'elle avait pris sous sa garde.
Madame de Custine, effrayée par l'imminence des événements et la grandeur du danger, ne fut pas témoin de cette publication. Dès les premiers jours de janvier, elle avait quitté Paris et s'était réfugiée à Berne. Ce fut seulement à la fin du mois de mai que, rappelée par son fils, elle rentra en France, après la première Restauration. Son fils Astolphe lui représentait combien son retour était urgent et de quel crédit elle allait jouir dans le parti royaliste rappelé aux affaires. Pour Madame de Custine, la passion dominante c'était les intérêts de son fils, dont elle voulait sauvegarder l'avenir, et qui, comme nous le verrons plus tard, était alors l'objet de toutes ses préoccupations, de toutes ses anxiétés maternelles. Aux motifs de retour que lui donnait Astolphe, il s'en ajoutait un autre: Fouché, devenu duc d'Otrante sous l'Empire, était, depuis un mois déjà, revenu à Paris; il allait sans doute jouer un rôle dans les événements; elle pouvait retrouver en lui le protecteur d'autrefois.
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Le duc d'Otrante, l'ancien ministre de la police impériale, disgracié en 1811, avait été envoyé comme gouverneur des provinces enlevées à l'Autriche, et presque relégué en Illyrie. Jusqu'en 1814, tant que dura l'Empire, il resta à l'étranger, dans une sorte d'exil, observant les événements et attendant l'occasion de reparaître sur la scène politique.
À peine l'abdication de l'Empereur à Fontainebleau, le 11 avril 1814, fut-elle connue, qu'il rentra précipitamment en France et renoua des relations avec tout ce qu'il avait connu de personnes influentes dans tous les partis. Madame de Custine occupait alors dans le monde royaliste, parmi les familles de l'ancienne cour, une situation très élevée, où elle pouvait lui être utile. Aussi est-ce à elle qu'il s'adressa tout d'abord; et en effet, elle le servit puissamment.
Le duc d'Otrante affichait alors les sentiments royalistes les plus prononcés. Il entama avec Madame de Custine une correspondance très active[41] dans laquelle on a cru voir un Fouché transformé, devenu vertueux et sentimental, ayant surtout, à ce qu'il prétend, l'horreur du sang, et résolu à ne vivre désormais que pour les affections domestiques. Ces lettres ont, en effet, une certaine apparence de bonhomie. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les sentiments qu'elles expriment.