Ce qui frappe d'abord en les lisant, c'est qu'elles ne sont pas écrites pour Madame de Custine seule; elles sont évidemment destinées à être montrées, colportées. Ce sont autant de déclarations de principes dont Madame de Custine devra faire usage auprès de ses puissants amis.

Quel fond y a-t-il à faire sur les protestations de Fouché, que devient ce dévouement absolu au gouvernement des bourbons et à la personne du roi, quand on voit, deux jours après le 20 mars, Fouché accepter de l'Empereur le ministère de la police? On a expliqué cette brusque évolution par des engagements qu'il aurait pris envers le parti royaliste de n'user du pouvoir qui lui était rendu que pour renverser le gouvernement impérial. Qui donc trahissait-il, de Napoléon ou des Bourbons? Car il trahissait nécessairement l'un ou l'autre parti, sinon tous les deux.

N'oublions pas que pendant qu'il prodiguait les assurances de dévouement à la monarchie, et qu'il écrivait, pat exemple, à Madame de Custine des phrases comme celles-ci: «Croyez que le gouvernement militaire qui va nous envahir (au retour de l'île d'Elbe) ne sera pas de longue durée. Qu'on s'occupe surtout à sauver la personne du roi… La perte du roi nous serait funeste… Le roi a l'affection des Français; il a mérité leur estime par sa haute modération; ceux qui l'abandonnent aujourd'hui le regretteront bientôt; sa vie est nécessaire pour le présent et l'avenir»; n'oublions pas que pendant qu'il écrivait ces lignes, Fouché était l'âme de deux complots, recrutés l'un dans l'armée, l'autre parmi les anciens conventionnels et que le but commun des deux conjurations était d'enlever Louis XVIII par un coup de force, le 1er mai, à l'ouverture des Chambres.

Fouché menait de front, en ce moment, trois conspirations: contre Louis XVIII; contre Napoléon; contre la conspiration dont lui-même était le chef et qu'il était tout prêt à vendre.

Le retour de l'île d'Elbe dérangea tous les projets, et Fouché redevint ministre de l'Empire. Il n'était pas plus tôt installé dans ses fonctions qu'il entama contre l'Empereur des négociations secrètes avec la cour de Vienne. Il offrit au prince de Metternich d'organiser la régence au nom du roi de Rome et de forcer l'Empereur à l'abdication. «L'Empire sans Empereur,» c'était déjà le programme de la double conspiration dont nous venons de parler. Napoléon soupçonna cette intrigue; il organisa contre son ministre de la police une contre-police; une lettre du prince de Metternich fut interceptée et la preuve de la trahison fut bientôt acquise. Napoléon démasqua Fouché, le menaça de le faire pendre, et finalement le laissa au ministère.

Cependant les événements marchaient avec une foudroyante rapidité: l'Empire succomba. Fouché atteignit l'apogée de sa fortune après Waterloo. Président du Gouvernement provisoire, il put se croire un moment l'arbitre des destinées de la France. Mais il se trompait: le rétablissement des Bourbons se fit sans lui, et, comme résultat final, contre lui. Napoléon l'avait prédit: «Fouché trompe tout le monde; il sera le dernier trompé et pris dans ses propres filets. Il joue la Chambre; les alliés le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVIII ramené par eux.»

C'est ce qui arriva. Aussitôt que le rétablissement des Bourbons parut inévitable, Fouché qui n'avait cessé de les envelopper de ses trames, et qui était parvenu à se faire considérer par la Cour de Gand comme l'homme indispensable, se retourna absolument de leur côté. Louis XVIII, contraint par son entourage, fit de lui son ministre de la police. Le système ou l'utopie que Fouché voulait faire prévaloir et par lequel il prétendait assurer la stabilité du trône, c'était ce qu'il appelait l'alliance de la monarchie avec la révolution; en d'autres termes, il voulait subordonner le gouvernement monarchique aux éléments révolutionnaires.

Que Madame de Custine fût la dupe de Fouché, cela n'est pas douteux. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle lui était toute dévouée et qu'elle partageait ses idées, ou du moins ce qu'il lui en avait fait connaître. Ils avaient ensemble une correspondance très active, et Fouché la voyait tous les jours.

On comprend que, dans ces circonstances, les relations de Madame de Custine avec Chateaubriand qui avait pour Fouché une profonde aversion, soient devenues moins fréquentes. Elles n'étaient pas interrompues cependant, et Madame de Custine se prêta même à un rapprochement sollicité par Fouché. Un jour Louis XVIII avait demandé à Chateaubriand ce qu'il pensait du retour de Fouché aux affaires: «Sire, la chose est faite, je demande la permission de me taire.—Non, non, dites.—Je ne fais qu'obéir aux ordres de Votre Majesté: je crois la monarchie finie.—Eh bien, Monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.» Cette boutade eut du succès. Fouché en fut informé; il pria Madame de Custine de lui ménager une entrevue avec son ami: «Ne pourriez-vous pas, lui écrivit-il, nous donner un petit dîner sans cérémonie et sans importance?» Le dîner eut lieu, mais il fut sans résultat. Il prouve cependant que Madame de Custine restait dans les mêmes termes que précédemment avec Chateaubriand dont l'attachement très sincère lui restait toujours fidèle.

La suite de la correspondance de Fouché avec Madame de Custine[42] nous le montre assailli par des attaques de plus en plus violentes, luttant en désespéré pour le pouvoir qui lui échappe, et jouant avec audace le rôle d'un innocent persécuté: