«Je fermerai, écrit-il, la bouche à mes amis et à mes ennemis. Qu'on me laisse le temps d'établir une doctrine monarchique; qu'on ne demande pas de moi des violences qui ne sont pas dans mon caractère!»—«Il y a un an, on ne parlait que du passé; on était impitoyable pour les petites fautes de la Révolution… Les passions nous jettent sans cesse dans le passé; je ne me laisserai pas distraire par leurs bruits.» Ces bruits étaient en effet d'une extrême violence: on le traitait de «monstre souillé de tous les crimes».

Quelques jours plus tard, il adresse à Madame de Custine ce billet: «Comme je sais que beaucoup de gens que vous voyez, portent un tendre intérêt à Labédoyère, dites-leur qu'il est arrêté.» Mot cruel, sous un air d'ironie et d'indifférence, qui en rappelle un autre plus atroce encore de ce même proconsul de la Terreur: «Nous célébrerons la victoire de Toulon; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre.» Le fer de la foudre!

Enfin Fouché tomba du pouvoir le 21 septembre 1815, après un ministère de trois mois. Atteint par la loi d'exil portée contre les régicides qui avaient accepté des fonctions dans les cent jours, il séjourna d'abord à Dresde pendant neuf mois, puis à Prague, et finit par se réfugier à Trieste, après avoir vainement sollicité un asile en Angleterre.

Ses dernières lettres à Madame de Custine, après sa disgrâce, sont encore curieuses à parcourir. Tant qu'il espère continuer la lutte et ramener à lui la fortune, il lui adresse d'habiles plaidoyers: «Quelle faute a-t-il donc commise depuis que Louis XVIII lui a pardonné, depuis surtout que, rappelé aux affaires, il a rendu à la monarchie tant de signalés services? Pourquoi une ordonnance d'exil, quand il a sauvé la France et replacé le roi sur le trône?»—«Mais il n'a pas de petites passions; il ne conserve aucun ressentiment; il n'opposera que la résignation et la modération à ses ennemis, et il accepte d'eux le repos auquel ils le condamnent.»—«Heureusement, ajoute-t-il, rien ne dure sous le ciel; tout s'épuise. Les méchants eux-mêmes se lassent de faire le mal.»

Le 8 octobre 1816, il écrit une dernière fois à celle dont il loue la constante amitié et «dont le coeur reste toujours le même lorsque tout change autour d'elle.»—«Je suppose, dit-il, que vous êtes actuellement à Fervaques; je voudrais y passer quelques jours avec votre ami (Chateaubriand), vous lire mes mémoires[43]; vous y verrez que je n'ai souffert que du bien que j'ai fait

Voilà le testament politique du duc d'Otrante!

On a tenté, timidement il est vrai, en faveur de Fouché, une réhabilitation partielle. On abandonne aux sévérités de l'histoire l'homme public et surtout le proconsul de la Terreur, mais on défend le caractère de l'homme privé. Charles Nodier, qui l'a connu en Illyrie, nous le montre «vivant avec la bonhomie d'un simple bourgeois, affable, accueillant, exerçant le pouvoir avec douceur et modération, quoiqu'il y conservât les habitudes de dissimulation de toute sa vie; portant le costume le plus simple, redingote grise, chapeau rond, bottes ou gros souliers; se promenant à pied au milieu de ses enfants, la main ordinairement liée à la main de sa jolie petite fille; saluant qui le saluait, sans prévenance affectée, comme sans morgue et sans étiquette, s'asseyant bonnement où il était fatigué, sur le banc d'une promenade ou sur le seuil d'un édifice. Il était enclin à rendre service et l'on trouvait en lui un mélange des sympathies les plus officieuses de la bonté.»

Ce jugement de Charles Nodier est conforme aux souvenirs conservés par la famille du célèbre conventionnel. Y avait-il donc en lui deux hommes différents, dont l'un restait accessible aux sentiments du coeur, aux affections tendres, peut-être même à l'amitié, dont l'autre, au contraire, s'était fait un système de scepticisme et d'égoïsme sans scrupule et sans remords, traînant après lui la perfidie et la trahison, ne reculant devant aucun moyen, même la violence et le sang, pour s'assurer la richesse et le pouvoir? Très habile d'ailleurs, plein de ressources et d'audace, doué parfois d'un grand bon sens.

L'homme n'est jamais composé d'une seule pièce, et quelque dépravé qu'il soit, en quelque dégradation du sens moral qu'il ait pu tomber, on trouve encore, dans un secret repli, quelque reste de sentiments humains, qui n'ont pas péri. On voudrait y trouver aussi le remords! La même anomalie qui nous est signalée dans Fouché, semble avoir existé de même chez quelques-uns de ses contemporains les plus sanguinaires. Mais jusqu'à quel point cette excuse, cette atténuation tirée des sentiments de l'homme privé justifie-t-elle les crimes de l'homme public? N'aggrave-t-elle pas au contraire la condamnation qui doit le frapper? Plus il aura été doué naturellement de sentiments humains, plus il sera coupable d'avoir étouffé le cri de sa conscience et transformé volontairement en une cruauté froide sa douceur innée.

La défense proposée par Nodier n'est donc rien moins que concluante. Nous la donnons cependant telle qu'elle est, avec sa conclusion: «Qui oserait penser, dit-il en rappelant un service qu'il avait reçu de Fouché, qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme? Je conviendrai de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien jugé par ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.»—C'est ainsi qu'on ébranle l'autorité de l'histoire, par des faits de la vie privée qui ne prouvent rien pour la vie publique, et qu'on prépare un démenti aux faits les plus certains, au témoignage direct des générations qui ont souffert, à la voix même des victimes.