Madame de Genlis se rapproche donc de trop près aux personnages de notre récit, pour qu'il ne nous soit pas permis de la rappeler ici et de rectifier quelques-uns des jugements qui sont aujourd'hui trop facilement acceptés contre elle.

Voici ce que Chateaubriand lui écrit:

Que je vous dois d'excuses, Madame! Me pardonnerez-vous mon impolitesse et mon silence? Madame Récamier vous aura dit tout ce que je voudrais faire et la triste nécessité où je me trouve réduit. Je pourrai disposer de deux mille francs le 1er septembre. C'est bien peu de chose pour un ouvrage aussi utile. Mais peut-être aurai-je plus de fonds le dernier quartier de l'année, et je ne pourrais mieux les employer qu'à vous donner le moyen d'instruire et de charmer le public accoutumé à vous admirer.

Aussitôt, Madame la Comtesse, que j'aurai un moment de libre, je m'empresserai d'aller vous offrir mes hommages.

Chateaubriand, 23 mars 1823.

L'ouvrage dont Madame de Genlis s'occupait alors et dont il est question dans cette lettre, c'était une édition nouvelle de l'Encyclopédie, complètement transformée et reconstruite sur d'autres bases. Dans cette oeuvre immense, elle se chargeait de refaire tous les articles de Diderot, de revoir toute la mythologie; de faire le prospectus, en y substituant des principes tout opposés à ceux dont s'étaient inspirés les écrivains du XVIIIe siècle.

Madame de Genlis demeurait alors à la place Royale; elle avait 78 ans, et, comme elle le dit, le manque de persévérance n'avait jamais été son défaut. Ce n'est pas par présomption, ajoutait-elle, qu'elle avait osé former une telle entreprise; elle obéissait à des convictions religieuses, et, Dieu aidant, elle espérait mener à bien, ou du moins mettre en bonne voie cette oeuvre colossale. On lui avait donné l'espérance que Chateaubriand protégerait l'entreprise de tout son pouvoir; «il le lui avait promis lui-même, et certainement alors il en avait le projet[45].» La lettre de Chateaubriand témoigne à la fois de sa bienveillance pour l'oeuvre et de son respect pour son auteur: la vie de Madame de Genlis avait fait honneur aux lettres; «elle avait instruit et charmé les générations;» elle était en possession d'une grande célébrité.

Aujourd'hui à l'exception de ses mémoires, dont la lecture est intéressante, ses livres ont passé de mode: c'est le destin des oeuvres légères; le roman surtout est soumis aux variations du goût; ce qui a le plus charmé une époque par la peinture de ses moeurs, de ses idées et de son langage est jugé faux et insupportable par la génération qui la suit, quoique le plus souvent la forme seule ait changé. Mais quand la vogue a cessé, quand la célébrité s'est évanouie et que l'oeuvre même a péri, quelque chose survit encore: il reste le souvenir d'une gloire qui a eu sa raison d'être, d'une imagination où s'est reflétée l'âme d'un siècle, d'un coeur à l'unisson de celui des contemporains. Celle qui, après avoir vécu de sa plume pendant des jours difficiles, forme à 78 ans le projet, le rêve si l'on veut, de refaire l'Encyclopédie, mérite assurément autre chose que le dédain et le dénigrement.

Ce qui caractérise surtout Madame de Genlis, ce sont les qualités du coeur: elle était bienveillante; elle ne voyait les choses que par leurs beaux côtés, et les hommes que par le mérite particulier qu'elle croyait reconnaître en eux; point de mauvais sentiments, point de haine ou d'aversion; son optimisme s'étendait à tout et survivait aux déceptions, sans que jamais sa croyance au bien fût ébranlée. Cette heureuse disposition ne doit-elle pas inspirer au moins la sympathie pour sa mémoire?

Il resterait à expliquer, si ce détail avait de l'intérêt, comment la lettre de Chateaubriand à Madame de Genlis a pu passer dans les mains de Madame de Custine et faire partie de sa collection. Aucun signe ne l'indique. En tête de la lettre, sur le côté, on lit: auteur d'Atala, et au bas: Chateaubriand. Ces mots écrits au crayon ne sont pas de la main de Madame de Custine. Il est probable que Madame de Genlis l'avait donnée à Astolphe, qui l'a réunie à celles que sa mère avait conservées.