Madame de Custine, en effet, n'était pas heureuse. Elle avait eu récemment la douleur de perdre sa mère; elle venait de perdre sa belle-fille; son fils, dont les sentiments ne répondaient pas aux siens, était pour elle un sujet d'inquiétudes et d'alarmes. Son âme ardente ne trouvait de tous côtés que le désenchantement et l'ennui. Il y avait en elle une sorte d'inquiétude innée, une tristesse qui ne s'explique que trop par les scènes tragiques de sa jeunesse, des alternatives de tendresse et de désespérance (le mot est de Chateaubriand) et quelque chose aussi d'impérieux et d'âpre, voilé par ses grâces affables, qui se traduisait souvent en plaintes, en exigences, presque en accusations.

La preuve que nous en avons déjà donnée se trouve confirmée par une lettre où Madame de Custine semble se peindre mieux qu'en aucune autre[49]. Assurément, entre elle et Chateaubriand la correspondance ne chômait guères, mais cela même ne lui suffisait pas: «Ses lettres s'égarent peut-être dans les bureaux des affaires étrangères, et cette idée lui est insupportable!» Elle imagine donc de les faire remettre directement par un ami commun, M. Bertin; elle va jusqu'à solliciter ses bons offices auprès de Chateaubriand! Dans la lettre qu'elle lui écrit et qu'il faudrait lire tout entière, elle éclate en reproches amers: «Elle espérait, dit-elle, que depuis qu'ils étaient si malheureux, M. de Chateaubriand penserait plus à eux… Mais rien n'a le pouvoir de le forcer à penser à ses amis, C'est pourtant bien triste de voir un homme rempli de moyens et d'esprit (Astolphe), condamné à une nullité complète: ne serait-ce pas l'affaire d'un ami puissant de l'en faire sortir?»

Un sentiment touchant inspire cette lettre et peint l'agitation d'esprit de son auteur. Mais Madame de Custine, dans l'ardeur de ses préoccupations maternelles, rend-elle bien justice à Chateaubriand? N'y a-t-il pas de sa part un excès d'obsession? Nous avons vu qu'elle exige de lui des démarches alors même qu'il lui démontre qu'elles manquent d'à-propos: «Vous ne voulez pas croire, lui dit-il, qu'il n'est pas question de Pairs; je vous donnerai pour Villèle tous les mots que vous voudrez, mais je crois que vous choisissez mal votre temps[50].»

Néanmoins, ces mouvements d'irritation de Madame de Custine n'étaient que passagers. Chateaubriand les calmait d'un mot: «J'irai vous voir!» et l'harmonie était aussitôt rétablie.

Madame de Custine était à Fervaques; Chateaubriand avait promis d'aller lui faire une visite à la fin de l'automne. Ce projet manqua par des causes fortuites que la lettre suivante nous fait connaître:

Vous aurez vu par l'estafette que vous aurez reçue et par mes lettres envoyées poste restante à Lisieux que je m'étais mis en route pour vous tenir parole. J'ai été suivi de toutes les misères. Ma voiture a cassé, et c'est la première fois que cela m'arrive. J'ai été rejoint par un courrier et obligé de revenir sur mes pas. Croiriez-vous que, malgré tout cela, je ne suis pas découragé, et que, malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir. Mais pour le moment, je ne le puis, et mon second voyage serait remis au mois de décembre. Faites-moi le plaisir de me renvoyer mes lettres[51]. Plaignez-moi et croyez à tout ce que je suis pour vous et pour Astolphe. Mille choses à l'ami.

Paris, mercredi 5 novembre 1823.

Ni l'estafette reçue, ni les lettres poste restante, ni même les voitures versées, ne portèrent la conviction dans l'esprit inquiet de Madame de Custine. Elle continua ses plaintes; elle accusa Chateaubriand de lui faire des histoires et de lui envoyer de mauvaises défaites: ne voulait-il donc plus faire d'Astolphe un Pair de France? Chateaubriand lui répond par la lettre suivante:

Je vous ai dit cent fois et je vous le répète, je pense que la vraie carrière d'Astolphe est la Pairie, et il est impossible désormais qu'il l'attende longtemps. De la Pairie on va à tout; un peu de patience; il est bien loin d'avoir les années où j'ai commencé ma vie politique. Sans doute, j'aurais été plus heureux à Fervaques, si je puis être heureux quelque part. La solitude me plaît, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apporté en naissant; il faut le souffrir puisqu'il n'y a point de remède.

Vous me faites une histoire dans votre dernier billet, que tout le monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun; j'allais à Fervaques; j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé, et pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé mille contes à un ou deux, et politiques en l'air, comme si les premiers étaient de mon âge, et que les seconds eussent le moindre fondement. Je ne puis plus faire un pas qu'on n'imagine que tout va se briser. Eh! bien, croiriez-vous que, malgré vos injustices et les bavardages publics, je rêve encore de faire dans ce moment même une course à Fervaques! Je ne le pourrai probablement pas, mais enfin je ne puis me départir de ma douce chimère.