Il résulte de ces détails, ignorés de Chateaubriand, que l'initiative de sa révocation appartient personnellement au roi, non à M. de Villèle. Mais il est permis de croire que M. de Villèle s'y prêta sans se faire beaucoup prier. Dans les explications qu'il eut à ce sujet avec Berryer, il en accepte toute la responsabilité comme de son oeuvre personnelle et sans découvrir la personne du roi, ce qui était son devoir. Quant à la mesure en elle-même, il y trouvait la satisfaction, très impolitique d'ailleurs, de rancunes invétérées.

On peut lire dans les Mémoires d'outre-tombe et les écrits, du temps, les détails et les conséquences immédiates de cet événement inattendu. Le scandale fut immense, et Chateaubriand n'était pas homme à supporter patiemment une telle offense. L'explosion de sa colère fut terrible: «Avec cela, dit-il en montrant une plume, j'écraserai le petit homme.» Il tint parole, et la guerre sans trêve ni merci fut déclarée. Il souleva contre M. de Villèle une formidable opposition; le «petit homme» fut renversé, mais, dans sa chute il entraîna la monarchie.

Aussitôt que Madame de Custine apprit la disgrâce de son ami, elle lui adressa, toujours aimante et toujours dévouée, ces touchantes paroles: «Vous savez que, quelles que soient mes peines, je ressens avant tout les vôtres. Venez, comme autrefois, vous reposer à Fervaques.» Que de souvenirs et de sentiments tendres dans ces simples mots! Il ne paraît pas cependant que Chateaubriand se soit rendu à Fervaques comme Madame de Custine l'y conviait. Dès le 21 juin, quinze jours après sa chute, il commença contre le ministère cette opposition implacable qui devait l'entraîner bien au delà du but qu'il voulait atteindre, jusqu'au renversement de la monarchie par une révolution.

Comment Chateaubriand, avec ses antécédents politiques, oubliant l'implacable opposition qu'il avait faite au ministère Decazes et aux libéraux, a-t-il passé, par une brusque transformation et des alliances nouvelles, dans les rangs de ces «ouvriers en ruines,» comme il les appelle, qui formaient le parti d'attaque sous la Restauration? À cette question et au reproche qu'on lui adresse d'avoir contribué à la chute de la monarchie, il répond par des aveux et des regrets: «Eussé-je deviné le résultat, dit-il, certes je me serais abstenu; la majorité qui vota la phrase sur le refus de concours (adresse des 221) ne l'eût pas votée si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une catastrophe, sauf quelques hommes à part.» Puis rejetant sur l'instabilité des choses humaines les faits accomplis, il ajoute tristement: «Après tout, ce n'est qu'une monarchie tombée; il en tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à jamais.»

Il ne s'était fait d'ailleurs aucune illusion, même au plus fort de son opposition, sur les fatales inconséquences où il se laissait entraîner, et avec sa sincérité habituelle, il en faisait l'aveu: «Je vais toujours seul je ne sais où, disait-il, tantôt conduisant l'opinion, tantôt poussé par elle. Quelquefois je l'égare, d'autres fois elle m'égare elle-même, et il me faut la suivre à contre-coeur. Je ne me fais point illusion sur moi-même: je me creuse un abîme où je m'enfonce tous les jours plus avant.» Il était ému en prononçant ces paroles, et lui qui ne pleurait jamais devant personne, il essuya quelques larmes[53].

Sans doute pour un homme d'État qui doit porter devant l'histoire la responsabilité de ses actes et même des conséquences qu'il n'a pas prévues, l'apologie de Chateaubriand paraîtra insuffisante, et lui-même il l'a senti quand il a reconnu, dans ses Mémoires, la faute qu'il avait commise en s'alliant aux hommes de ce parti imprévoyant qui, monarchiste au fond du coeur, après avoir renversé la monarchie de Louis XVI, allait renverser celle de Charles X, et qui préparera plus tard la chute de Louis-Philippe; parti d'utopistes, généreux sans doute, se disant et se croyant modérés, mais qui, comme on l'a dit, «préparent les révolutions sans les vouloir, et qui, rêvant le bien, conduisent au mal.»

C'est de cette époque que date la grande popularité de Chateaubriand dans le parti libéral, son public avait changé; il réunit autour de lui une société d'écrivains pour donner de l'ensemble à ses combats. Les lettres d'adhésion, les protestations de dévouement portant les noms de l'opposition la plus avancée et la plus hostile à la monarchie lui arrivent de toute part. Les hommes de lettres du parti populaire s'empressaient, de leur côté, à lui former une cour, à se relayer auprès de lui, à l'entretenir sans cesse, à ne pas le laisser un instant seul avec lui-même. On sentait de quelle importance était la conquête d'un tel nom, et l'on redoutait de la part de cette noble et mobile nature une défection, quelque retour soudain aux sentiments chevaleresques et monarchiques. Pauvre grand homme! qu'il était loin de se croire ainsi épié, gardé à vue, séquestré par des hommes qu'il regardait comme ses amis, au profit d'une cause qui n'était pas la sienne! Il se croyait le chef d'un parti; il en était l'instrument.

Cependant les suffrages fort suspects de ses anciens antagonistes étaient bien faits pour l'inquiéter. «J'ai surpris plus d'une fois dans son âme, dit le comte de Marcellus, un étonnement mêlé de regrets pour les témoignages d'admiration et d'estime qui lui venaient de ce côté.» Avec une droiture qui l'honore grandement il a, sans hésiter, reconnu ses torts: «Je crus très sincèrement, dit-il, remplir un devoir en combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Eussé-je deviné le résultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'être laissé aller à un ressentiment trop vif peut-être, il ne m'est resté qu'à m'immoler moi-même sur le bûcher de la monarchie.» Quel homme d'État a jamais poussé plus loin la franchise de ses aveux?

Pendant que Chateaubriand, tout en protestant de son amour pour la monarchie et de son dévouement au roi, poursuivait les ministres de ses invectives, il préparait la première édition complète de ses oeuvres et consacrait toute son ardeur à la plus noble et la plus légitime des causes: l'affranchissement de la Grèce.

Quelques semaines après avoir quitté le ministère, il partit pour la Suisse où il rejoignit Madame de Chateaubriand qui était allée l'y attendre. Au bord du lac de Neuchatel, dans ces campagnes charmantes, il retrouvait les souvenirs de Jean-Jacques Rousseau qui s'y était promené en habit d'Arménien. Du haut des montagnes, il se plaisait à contempler le lac de Bienne et «les horizons bleuâtres»; enfin il s'était fixé à Fribourg quand la maladie du roi le rappela précipitamment à Paris.