Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824, survivant de trois mois seulement à la révocation de son ministre des affaires étrangères. Presque immédiatement, Chateaubriand publia sa brochure: «Le roi est mort, vive le roi», qui semblait annoncer un changement dans ses dispositions, et peut-être la fin de ses hostilités. Après la publication de cette brochure, il retourna chercher en Suisse Madame de Chateaubriand, qu'il ramena bientôt à Paris.

L'année suivante, il assista à Reims au sacre du roi Charles X (29 mai), sans que, en cette circonstance solennelle, il se fit un rapprochement qu'on aurait pu espérer, et l'opposition contre les ministres reprit avec une nouvelle ardeur.

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Les choses étaient en cet état vers la fin de 1825. Madame de Chateaubriand, atteinte dès cette époque d'une bronchite chronique, était allée passer l'hiver dans le midi de la France. Elle avait choisi pour résidence la petite ville de La Seyne, simple village, écrivait-elle, sur le golfe qui termine la rade de Toulon. La description qu'elle en donne est charmante: «La Seyne est entourée de petits coteaux, bien dessinés et plantés de vignes, de cyprès et d'oliviers. Du village, on a la vue de la mer et de la rade, et, si l'on monte un peu, celle de la pleine mer, couverte de vaisseaux qui se croisent, et d'une quantité de petits bâtiments et de bateaux pêcheurs, montés les uns par d'honnêtes marins, les autres par d'honnêtes forçats, dont les habits rouges sont d'un effet très agréable tout au travers des voiles.»

C'est là qu'elle passa l'hiver. Son séjour y fut signalé par des bienfaits: à La Seyne vivait une pauvre famille, portant un illustre nom, mais dans un tel état de dénuement que la mère était obligée de garder la chambre faute de vêtements. Madame de Chateaubriand sollicita en faveur des deux fils l'intervention de l'évêque d'Hermopolis auprès du roi, «qui ignorait certainement que des neveux de Massillon mouraient de faim sous le règne d'un descendant de Louis XIV.» La requête de Madame de Chateaubriand fut accueillie comme elle ne pouvait manquer de l'être, et ses deux jeunes protégés, héritiers d'un grand nom, virent s'ouvrir devant eux une carrière honorable. La famille Massillon avait été ruinée par la Révolution et par les guerres de l'Empire[54].

Le séjour du midi ne fut pas favorable à Madame de Chateaubriand. Elle retourna à Lyon; son mari alla l'y rejoindre pour la conduire à Lausanne, où, contrairement aux pronostics des médecins, sa santé se rétablit. Elle était dans cette ville le 20 mai 1826. Chateaubriand y fixa sa résidence; il y voyait Madame de Montolier, qui, retirée sur une haute colline, «mourait dans les illusions du roman, comme Madame de Genlis, sa contemporaine.»

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De son côté, Madame de Custine, très retirée du monde, très désintéressée de la politique, si ce n'est quand Chateaubriand y était personnellement en cause, passait des années entières à Fervaques, s'y enveloppant de deuil et de solitude. Un charme mêlé d'amertume l'attachait à ces lieux qui lui rappelaient les rêves et les illusions de ses belles années. Elle se plaisait encore, comme autrefois, parmi ces arbres qu'elle avait plantés, et que, en des jours plus heureux, elle avait consacrés aux souvenirs de ses amis, en les désignant par le nom de chacun d'eux. Sa santé s'était profondément altérée: on eût dit qu'elle ne pouvait survivre à la ruine de ses espérances.

Au commencement de l'été de 1826, très souffrante et portant déjà sur ses traits amaigris les signes d'une fin prochaine, elle voulut revoir la Suisse, aller y chercher des eaux salutaires, et y ressaisir peut-être la vie qui lui échappait.

Elle partit accompagnée de son fils et de M. Bertsoecher que Koreff lui avait autrefois donné comme précepteur d'Astolphe, et qui lui était resté attaché. Elle arriva en Suisse. De Lausanne, Chateaubriand se rendit auprès d'elle et la vit pour la dernière fois. Il nous raconte lui-même en termes émus cette entrevue qui ressemblait à des adieux funèbres, et dans ses Mémoires, écrits longtemps après, il l'entoure encore de toute la tendresse de ses sentiments et de toute la poésie de ses souvenirs: «J'ai vu, dit-il, celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève.»