IV
Appréciation des théories philosophiques de Lamarck.

Ainsi que je l'ai signalé dans la partie de cette étude consacrée à la biographie de Lamarck, sa vaste théorie des milieux biologiques et de leur influence modificatrice, permanente, ne fut pas favorablement accueillie, de son vivant; il eût même le chagrin de la voir plutôt dénigrée que discutée.

La cause d'un pareil échec ne doit pas être seulement attribuée à la résistance aveugle des esprits indolents et vulgaires à toutes les découvertes originales qui les obligent à modifier la manière de penser à laquelle ils sont accoutumés; elle doit encore être recherchée dans la forme même adoptée par Lamarck pour l'exposition de ses conceptions géniales.

Trop souvent, ces conceptions ont un vêtement métaphysique; elles sont formulées comme des affirmations arbitraires; elles semblent émaner d'une inspiration personnelle et sont parfois même appuyées par des explications fantaisistes. Bref, elles n'ont pas la rigueur des démonstrations scientifiques, dont les preuves et la conclusion s'imposent à tous les hommes de bonne foi.

Cependant, les idées de Lamarck n'avaient pas des racines imaginaires; elles reposaient, extérieurement, sur une immense collection de matériaux concrets, accumulés par lui, et, dans sa tête même, sur une multitude prodigieuse d'observations précises et minutieuses, faites et fréquemment renouvelées, dans le cours de sa longue carrière de naturaliste.

«Ceux qui ont beaucoup observé, écrivait-il, et qui ont consulté les grandes collections, ont pu se convaincre que si les circonstances d'habitation, d'exposition, de climat, de nourriture, d'habitude de vivre, etc.... viennent à changer, les caractères de taille, de forme, de proportion entre les parties, de couleur, de consistance, d'agilité et d'industrie, pour les animaux, changent proportionnellement»[93].

Et plus tard:

«Que l'on veuille se représenter qu'ayant rassemblé sur l'important sujet, dont je m'occupe depuis quarante ans, les faits les plus nombreux et surtout les plus essentiels, il est résulté pour moi, de leur considération, cette force des choses qui m'a conduit à découvrir et à coordonner peu à peu la théorie que je présente actuellement, théorie que je n'eusse assurément pu imaginer sans les causes qui m'ont amené à la saisir»[94].

La conviction de Lamarck résultait donc d'une immense induction; elle lui fut pour ainsi dire imposée par la nature de ses études, par ses travaux de détermination, de classification, de nomenclature, qui lui révélèrent les inconvénients et l'irrationnalité de la multiplication des genres, inconvénients devenus tels que, disait-il, «le plus bel effort de l'homme pour établir les moyens de reconnaître et distinguer tout ce que la nature offre, à son observation, et à son usage, est changé en un dédale immense dans lequel on tremble avec raison de s'enfoncer»[95].

Toutefois, l'idée de la modificabilité lui avait surtout été inspirée par l'étude des Invertébrés: