Où nous devons trouver le pain de chaque jour.
Loin de la grande ruche, abeilles fortunées,
Allez boire le suc des roses qui sont nées;
Nous autres, nous restons pour bâtir les rayons...
Qu’importe le soleil?... Esclaves, travaillons!
Travaillez, Balayeurs, et puisque le temps est sec, et l’asphalte des trottoirs brûlant, guidez de places en places des tonneaux qui répandront sur le sol une rosée rafraîchissante et salutaire.
N’étant occupé par l’administration que pendant quelques heures, le Balayeur a d’ordinaire plusieurs métiers lorsqu’il appartient à la jeune génération. C’est un Protée qui subit de nombreuses métamorphoses; tantôt commissionnaire marron, tantôt marchand ambulant. Ses chefs, en relation perpétuelle avec la police, lui obtiennent sans trop de démarches une patente. C’est lui qui crie le soir, au coin des passages: «Demandez des allumettes chimiques; un sou le paquet, deux sous la boîte!» Ou bien: «Tenez, Messieurs, si vous voulez rire, c’est la nouvelle édition des calembours de M. Odry, composés et recueillis par ce célèbre acteur.» Parfois il distribue des imprimés, l’annonce d’un élixir odontalgique, de la pommade du lion, d’un clyso-pompe à jet continu, d’un restaurant à 75 centimes par tête, de socques sans brides articulés en liége, d’un cabinet de phrénologie et de cartes, de chapeaux neufs à 3 fr. 50 cent., de perruques et toupets invisibles, ou de cinq cent mille francs de marchandises à vendre par cessation de bail. Souvent encore, le Balayeur exploite, dans l’après-midi, une modeste boutique à deux sous, et en s’adressant de préférence aux dames, comme au sexe le plus faible et le plus sensible, il s’écrie avec chaleur: «Deux sous, Mesdames! la vente à bon marché! il est facile de se convaincre que les articles n’ont pas été établis pour le prix! Deux sous au choix dans toute l’étendue de la vente! Ciseaux, couteaux, tabatières, miroirs de poche, tuyaux de pipe à deux sous! Demandez, Mesdames, profitez du bon marché! donnez-vous la peine de voir et de vérifier ce petit fonds de vente!»
Le Balayeur transfiguré vend aussi des foulards à treize sous, «restant du fonds d’un commerçant qui a fait banqueroute de neuf cent mille francs les mains pleines.» Il débite des cahiers de papier à lettre, ou des bourses de tricot, «article très-bien fait et bien confectionné, le même que l’on vend vingt-cinq sous dans toutes les boutiques.» Il trafique aussi des bâtons de phosphore enserrés dans des étuis de plomb, et déploie en ce cas une éloquence dont ceux qui l’ont vu le matin ne l’auraient pas soupçonné capable: «Avec un clou, dit-il, vous pouvez obtenir du feu, à l’aide de mon briquet. Tenez, Messieurs, vous vous trouvez dans une société comme il faut, chez un ministre ou un ambassadeur. Au dessert, vous faites semblant de vouloir moucher la chandelle, et vous l’éteignez. La maîtresse dit: Satané farceur! il ne sera pas moucheur à l’Opéra; et pendant qu’elle va chercher de la lumière, vous dites: Je parie un litre avec n’importe qui que je rallume la chandelle; on se moque de vous, on vous défie, chacun dit la sienne. Vous tirez de votre poche un briquet; vous prenez avec un clou, un cure-dent, une fourchette, gros comme une épingle de ma composition; vous l’approchez de la mèche, et à l’instant même une brillante lumière éclaire la société!»
L’idée que le pauvre Balayeur se forme du grand monde nous rappelle les paroles mises sérieusement, par un vaudevilliste des Funambules, dans la bouche d’un personnage aristocratique: «En vérité, madame la marquise est bien singulière; à présent, elle change de femme de chambre comme de chemise, tous les huit jours.»
Le Balayeur vend aussi des balais; il se promène tenant en main une sorte de porte-manteau garni de balais de crin, et s’annonce par ce cri: «Balayez, balayez, nettoyez vos maisons, Mesdames; à dix-neuf sous! Voilà le marchand de balais!»