Virgile, Géorgiques, traduction de Delille.

Sommaire: Vente du beurre.—Ferme de Basse-Normandie.—Voyage à Paris.—Richesse et simplicité.—Caractère.—La fille de la fermière.—Esprit religieux.

De quelle marchande s’agit-il?

Ce n’est point de la Poissarde, dont nous avons déjà dépeint la physionomie.

Ce n’est point de la Marchande des Quatre Saisons, que nous vous avons montrée piétinant dans la boue et la tête exposée à la pluie.

C’est de la Fermière-Marchande, qui vient de dix ou vingt lieues vendre son beurre et ses fromages à la halle de Paris.

La vente du beurre, comme celle du poisson, est effectuée dans une halle spéciale, par l’intermédiaire des facteurs. Des entrepreneurs font des rafles générales de beurre et d’œufs dans les campagnes, et amènent sur le carreau de la halle d’énormes cargaisons de ces comestibles. Le beurre destiné aux marchands en boutique peut être conduit aux adresses indiquées par les factures une heure après l’ouverture de la vente en gros.

Madame Javotte, la marchande de la halle, habite un village de la Basse-Normandie. Elle est la directrice suprême d’une vaste ferme dont dépendent de riches pâturages justement admirés du Parisien qui se rend en bateau à vapeur de Paris à Rouen. Les travaux des champs, la vente de blé et de fourrages, occupent le mari de la fermière. Celle-ci s’est réservé la direction des étables et de la laiterie. Elle est toujours levée la première; elle gourmande les servantes, leur distribue leur tâche, se met elle-même à l’œuvre, trait les vaches, baratte le lait, entretient la propreté de la laiterie et des ustensiles qu’on y emploie. Elle sait que la moindre partie de lait ancien adhérente à une terrine, deviendrait, en se décomposant, un principe de fermentation, un véritable levain qui pourrait influer désavantageusement sur la qualité du beurre et du fromage.

Deux fois par semaine, presque régulièrement, le lundi et le vendredi, veilles des jours de marché, madame Javotte emballe tant le beurre de sa maison que celui qu’elle a acheté à ses voisins, ordonne d’atteler la jument à la carriole, et, munie de lettres de voiture, elle part pour Paris. Ne la priez pas de se charger de commissions, de lettres à remettre, de paquets à rapporter: «Ça m’est impossible, se dirait-elle; ma carriole est comble, et d’ailleurs j’ons ben d’autres choses en tête.» Madame Javotte est légèrement égoïste; on prétend que nous le sommes tous.

Madame Javotte vient directement à Paris, sans s’arrêter en route, sans rien distraire de ses marchandises. Elle voyage indifféremment la nuit ou le jour, sous un ciel ardent ou pluvieux, protégée contre le froid par un ample manteau. Sa jument est tellement accoutumée à la route, que la fermière peut dormir paisiblement au fond de la carriole sans craindre de verser dans un fossé, de heurter une diligence, ou de se détourner de son vrai chemin.