Ainsi, à des intervalles rapprochés, notre Marchande de la Halle se montre à Paris, d’où elle sort le jour de son arrivée. Elle passe vingt-quatre heures au milieu de la population de la capitale, et dans un monde tout différent de celui qu’elle habite; mais toutes les impressions qui l’assiégent glissent sur elle. Elle ne se dépouille point des idées villageoises pour prendre celles de la grande ville. Elle a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, à moins qu’on ne lui présente des pièces d’argent; à moins qu’on ne lui parle d’une certaine quantité de beurre à livrer sous quinze jours. Paris n’est point pour elle le séjour des beaux-arts, le siége du gouvernement, le centre du mouvement intellectuel, la ville sur laquelle tous les peuples fixent les yeux pour en parodier les allures, pour en emprunter les mœurs, pour en imiter la torpeur ou l’agitation; c’est tout bonnement un lieu où l’on vend assez avantageusement le beurre, les œufs et les fromages. La Marchande de la Halle, dont la carriole suit des quais magnifiques, ou côtoie des palais et des colonnades, n’a jamais eu l’envie de ralentir sa course pour admirer un monument public. Que lui font le Louvre et les Tuileries? elle s’imagine qu’on n’y vend rien. Le seul édifice qui attire son attention, c’est la Banque de France, parce qu’on lui a dit qu’il y avait des millions dans les caves de ce chef-lieu du monde commerçant.
Malgré son amour pour le lucre, la Marchande de la Halle est compatissante pour les pauvres. Elle donne au mendiant qui passe, et lui permet même quelquefois de passer la nuit dans un coin de la grange.
Lorsque, suivant l’usage antique et solennel,
elle tire avec sa famille le gâteau des Rois, elle n’oublie point de mettre en réserve la première part pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour les pauvres qui, connaissant l’usage, chantent à la porte d’une voix chevrotante:
Aguignette, aguignon,
Coupez-moi un p’tit cagnon;
Si vous n’voulez pas l’couper,
Donnez-moi l’pain tout entier.
Elle fait des présents en monnaie et en œufs aux musiciens ambulants qui, pendant la semaine preneuse (la semaine Sainte), viennent demander la paschré en chantant la Passion de Notre-Seigneur.
Grâce à ces actes de bienveillance, pendant que d’avides héritiers se consoleront, en palpant des écus, du trépas de la Marchande de la Halle, elle sera pleurée sincèrement par les malheureux.