Un pêcheur d’Étretat, nommé Romain Bizon, faisait partie de la classe de 1810. Les autres conscrits quittèrent leurs foyers, mais Romain Bizon ne répondit point à l’appel. Sa mère déclara qu’il était parti nuitamment sans lui faire ses adieux. Sa fiancée le pleura comme à jamais perdu pour elle, et se montra ouvertement sensible aux vœux d’un second prétendant. Le signalement du réfractaire fut envoyé à toutes les brigades; les gendarmes fouillèrent le village et les environs; mais Romain Bizon avait disparu.

A une demi-lieue d’Étretat est une falaise d’une hauteur démesurée; le côté qui fait face à la pleine mer s’élève à pic, et l’on ne saurait en donner une idée plus exacte qu’en le comparant à une gigantesque tranche de biscuit de Savoie. Vers le milieu de cette immense façade est une grotte, qu’on appelle aujourd’hui dans le pays le trou à Romain Bizon. C’était là, en effet, qu’il s’était réfugié. Il était monté au sommet de la falaise, y avait solidement attaché une corde, et s’était laissé glisser perpendiculairement jusqu’à l’ouverture de la grotte, située à cent cinquante pieds plus bas. De là, au moyen d’une autre corde, il descendait la nuit sur la plage, pêchait entre les fentes des rochers, recevait les visites de sa mère et de sa fiancée, qui lui apportaient des vivres, et remontait avant le point du jour dans son inaccessible retraite. Déjà plusieurs mois s’étaient écoulés, quand l’audacieux réfractaire fut trahi par les clartés du feu qu’il eut l’imprudence d’allumer pendant la nuit. Le maire avertit le lieutenant de gendarmerie, et tous deux jurèrent de prendre mort ou vif le rebelle Romain Bizon. Mais comment arriver jusqu’à lui? On ignorait la route qu’il avait prise; son asile était à plus de cent pieds au-dessus de la plage, et le bas de la falaise était baigné par la marée montante.

A l’heure du reflux, le maire, ceint de son écharpe, le lieutenant à la tête de son détachement, s’avancèrent sur la grève et hélèrent Romain Bizon, qui ne donna point signe de vie. «Ce drôle-là veut un siége en règle!» s’écria le maire; «allons, lieutenant, faites votre devoir.—Apprêtez... armes!» commanda d’une voix formidable le lieutenant de gendarmerie.

Bientôt un feu de peloton fut dirigé contre la grotte, pendant qu’armés de perches, de crampons, d’échelles, de cordages, des ouvriers faisaient les préparatifs d’une périlleuse ascension. Romain Bizon était toujours invisible; mais, au moment où l’on allait tenter l’assaut, il se montra tout à coup et détacha à coups de hache des quartiers de roche qu’il fit pleuvoir sur les ennemis. Il y eut dans la troupe un mouvement rétrograde, et le flux qui montait décida la victoire en faveur du réfractaire.

Le lendemain, le cordage qui lui servait d’échelle pendait de la caverne sur la grève; mais Romain Bizon n’était plus là. Ce ne fut que huit ans après qu’il revint à Étretat. Il y arriva vers neuf heures, par un brumeux soir d’automne. Il n’y avait d’ouverte qu’une seule porte, au-dessus de laquelle on lisait: Bon cidre à dépotéyer. Romain Bizon entra, s’assit, et invita le cabaretier, qui se trouvait seul, à partager avec lui un pot de cidre.

L’hôte, surpris de la visite d’un étranger à cette heure indue, entama le premier la conversation. «Vous n’êtes pas de ce pays?

—Non; mais j’y ai passé il y a longtemps, sous l’autre. C’était à l’époque où un certain Romain Bizon faisait beaucoup parler de lui. Avez-vous idée de ça?»

Malgré l’indifférence affectée de l’inconnu, il tremblait en prononçant ces mots.

«Parbleu! dit l’hôte, qui est-ce qui n’a pas su cette histoire? on l’a cherché assez longtemps; mais il paraîtrait qu’il s’est embarqué sous un faux nom sur un corsaire du Havre, et qu’il est mort prisonnier en Angleterre. Il n’y a pas plus de six mois que sa mère est enterrée, la pauvre femme! elle était diablement âgée.»

L’étranger garda le silence; mais, sans ôter ses coudes de dessus la table, il fit claquer ses mains l’une contre l’autre, et les joignit avec violence en poussant un profond soupir.