Le Concierge va de pair avec le Suisse, notamment s’il est serviteur de l’État ou de la Liste civile.
Un Concierge de palais est un grand seigneur, bien pansé, bien chauffé, et susceptible de recevoir les hommages du populaire. Il est environné de pétitionnaires: on lui demande l’autorisation de visiter son monument, et quelle que soit sa haute position, il ne refuse pas les pour-boire des étrangers curieux.
La Ville de Paris entretient des Concierges en divers établissements d’utilité publique: par exemple, la Halle aux Blés possède, outre un Portier, un Inspecteur-Concierge, qui surveille les arrivages, le placement des marchandises, la propreté du local, et la conduite des journaliers. A la Halle aux Cuirs, un Concierge ouvre et ferme les portes pour la réception, vente et sortie des marchandises; sonne la cloche au commencement et à la fin des ventes; ne laisse sortir aucune marchandise sans bulletin, et chasse du sanctuaire les personnes étrangères au commerce, ou celles qui s’y permettent le délassement prohibé de la pipe.
Le Concierge d’hôpital est bien connu des malheureux qui, le dimanche, rendent visite à des parents malades. Ce gardien incorruptible fouille tous ceux qui se présentent avec la rigueur d’un douanier. Pourquoi ces précautions vexatoires? Pour empêcher d’imprudents amis d’apporter en fraude, à des gens condamnés à un régime sévère, des tasses de bouillon, des côtelettes, des pommes de terre frites, et autres aliments qui ne conviennent aucunement aux valétudinaires.
Le titre de Concierge désigne des fonctions plus élevées que celui de Portier[40]. Dans les maisons particulières, le Concierge est un Portier-Intendant, un factotum qui perçoit les loyers, donne les quittances, persécute les locataires dont la solvabilité est douteuse. Le Portier cumule: il a une clientèle, comme tailleur ou savetier; on ne sait quel nom donner à sa loge; est-ce un magasin, un établi, une cuisine, une chambre à coucher, ce séjour où l’on raccommode des pantalons, où l’on fait cuire des mirotons, où l’on mange, où l’on couche, où l’on voit des échantillons de toutes sortes d’objets: bottes, chandeliers, cages, savates, casseroles, trousseau de clefs, briquets, bouteilles, lampes, boîtes de cirage, etc.? La loge du Concierge, plus agréable à la vue, plus spacieuse, mieux éclairée, offre moins de rapport avec une cave ou une boutique de bric-à-brac. Le Concierge, qui n’est détourné de son emploi ni par le maniement de l’aiguille, ni par le rapiécetage des savates, est la véritable personnification du Portier. Il en possède à un degré éminent les rares qualités, les multiples défauts. N’allons pas déranger dans son obscure cahute le gniaffe qui tire le cordon et l’alène; choisissons le Concierge comme le type le plus noble et le plus complet de l’espèce Garde-Porte.
[40] L’étymologie de concierge est, selon Ménage, conservius, du verbe conservare, conserver.
Nous devons néanmoins, avant de mettre en scène le Concierge, mentionner une importante espèce du genre Portier, le Portier d’hôtel garni. Cet individu, dans la plupart des caravansérails parisiens, reçoit de chaque voyageur une somme déterminée pour le service. Il a sous ses ordres deux ou trois garçons qu’il solde et qu’il nourrit. L’argent prélevé sur les locataires, les gratifications, les étrennes, les quatre cents francs que lui donne le maître, peuvent lui constituer un revenu d’environ trois mille francs. Notez qu’il est, en outre, chauffé, logé, éclairé, et vous ne serez point surpris de ce qui arrive d’ordinaire: le chef de l’établissement se ruine, et le Portier, après quelques années de patiente thésaurisation, s’établit, achète un fond d’hôtel, et fait avantageusement concurrence à son ancien patron.
Permettez-nous maintenant de vous narrer une récente anecdote, au lieu de vous donner une description didactique des mœurs du Concierge.
Pour peu que vous hantiez le Palais, vous avez dû entendre plaider le jeune Agathocle Gouffier.... Comment le trouvez-vous? n’est-ce pas l’espoir du barreau français? n’a-t-il pas en lui l’étoffe d’un bâtonnier? Ce vertueux jeune homme a récemment comparu devant le tribunal de police correctionnelle, pour avoir rossé son Portier. C’est impossible, direz-vous! lui, Agathocle Gouffier, si doux, si paisible, si inoffensif! Il a donc été mordu par un chien hydrophobe? Nullement; mais il a été mis à la torture, harcelé, poussé à bout par le plus tracassier des Concierges.
Lorsqu’Agathocle eut prêté serment, et commencé à déployer ses ailes d’avocat stagiaire, il songea à louer un appartement dans une maison tranquille et bien famée. Après quelques jours de recherches, il finit par en trouver une à son gré, et y entra pour prendre langue.