Si l’Allumeur lisait les journaux (Dieu l’en préserve, et vous aussi!), s’il s’engageait dans le labyrinthe des faits divers, il y trouverait sa sentence écrite en ces mots souvent répétés:
«Plusieurs rues nouvelles viennent d’être éclairées au gaz.»
Il se sentirait frissonner du froid de la mort ou gémirait à l’idée de changer de drapeaux, de prendre en main une gaule surmontée d’une lanterne sourde, et de faire voltiger la flamme de bec en bec.
Quel troc désavantageux! L’Allumeur de réverbères a besoin d’une certaine dose d’adresse manuelle pour descendre chacune de ses lampes aériennes, enlever les mèches consumées, nettoyer la coquille, étaler le coton afin qu’il s’imprègne d’huile, allumer au milieu de la rue, encombrée de voitures, au risque d’être écrasé par un cocher maladroit, et lancer dans l’espace un phare éblouissant. Voilà une opération compliquée, qui exige du savoir-faire et peut occuper l’intelligence; mais quel mérite y a-t-il à ouvrir et fermer un conduit, à soulever le couvercle d’un lampadaire et à enflammer du gaz qui ne demande qu’à brûler?... En se consacrant au gaz, l’Allumeur de réverbères se considérera comme déchu, comme réduit à l’état de machine, comme rayé du nombre des travailleurs actifs et experts.
Quant à nous, qui n’avons point les mêmes raisons pour déprécier le gaz, nous nous félicitons de le voir succéder aux réverbères, comme ceux-ci avaient succédé aux lanternes. Nous sommes bien loin du temps où les rues de Paris n’étaient pas éclairées, où les voleurs de nuit assommaient impunément les passants attardés, où les laquais de bonne maison, l’épée à la main, insultaient et frappaient les roturiers. Et quand ces désordres avaient-ils lieu? est-ce dans le Paris fangeux du moyen-âge? Point: c’est au milieu d’un siècle voisin du nôtre, car l’établissement fixe des lanternes ne date que de 1667. Auparavant on se contentait de recommander aux bourgeois de placer une chandelle sur la fenêtre du premier étage, quand des bandes de brigands exploitaient la ville; par exemple en 1524, 1526 et 1553, lorsque la capitale était mise à contribution par les mauvais garçons. La Reynie, nommé lieutenant du prévôt de Paris pour la police en 1667, songea le premier à placer au milieu et aux deux extrémités de chaque rue des lanternes garnies de chandelles; innovation si importante, que, pour en perpétuer le souvenir, on frappa une médaille avec cette légende: Urbis securitas et nitor. Un édit de juin 1697 étendit l’éclairage à toutes les villes du royaume. «Dans toutes les villes où il n’existe pas de lanternes, dit cette ordonnance, il sera procédé à leur établissement. Les intendants ordonneront aux maires et échevins desdites villes de s’assembler et de leur rapporter un état de la quantité de lanternes qu’il sera nécessaire d’établir, et des sommes dont il faudra faire les fonds annuellement pour leur entretien. Les maires et échevins nommeront annuellement, ainsi qu’il se pratique en la ville de Paris, le nombre d’habitants qu’ils trouveront convenable pour allumer les lanternes, chacun dans son quartier, aux heures réglées, et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de l’heure.»
L’histoire de la naissance des réverbères est obscure. Dulaure, dans le septième volume de son Histoire de Paris, p. 188, attribue d’abord l’invention de ce système d’éclairage à l’abbé Matherot de Preigney et au sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui obtinrent le privilége de l’entreprise par lettres-patentes enregistrées le 28 décembre 1745; mais, dans le même ouvrage, t. VIII, p. 109, on lit:
«Les lanternes avaient existé jusqu’en 1766. A cette époque, le sieur Bailly entreprit d’y substituer des réverbères. Déjà, au mois d’avril de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les modèles du sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui, avec plus d’économie, rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères, alimentant sept mille becs de lumière. Le 30 juin 1769, le sieur Bourgeois fut chargé de l’entreprise de l’illumination de Paris pendant vingt ans.»
M. Maurice Alhoy, auteur d’un article sur les réverbères, prétend qu’il faut en attribuer l’établissement à un sieur Tourtil-Saugrain, qui substitua l’usage de l’huile à celui des chandelles à double mèche. Nous ne saurions comment concilier ces assertions contradictoires, et jeter du jour sur ce sujet lumineux, si nous n’avions sous les yeux un poëme intitulé les Nouvelles Lanternes, publié en 1746 par M. de Valois d’Orville. Le permis d’imprimer de cet opuscule de treize pages est précisément du 28 décembre, jour où fut enregistré le privilége de l’éclairage. Après avoir peint la lutte de Phébus et de la Nuit, le poëte fait parler en ces termes Jupiter, supplié par le dieu du jour:
Le règne de la Nuit désormais va finir;