Les bergers ont eux-mêmes une haute idée de leur profession. Nous demandions à l’un d’eux des nouvelles d’un sien confrère qui avait disparu de la ferme:

«Ah! répondit-il en soupirant, il est devenu d’évêque, meunier; il s’est fait charretier.»

On disait à un berger: «Que feriez-vous si vous étiez riche?—Si j’étais riche, répliqua-t-il après avoir quelque temps rêvé, je mènerais paître mes bêtes en carrosse.»

Les fonctions du berger exigent non-seulement une grande force corporelle à l’épreuve de toutes les intempéries, mais encore des connaissances pratiques assez étendues. Botaniste expert, il cherche pour ses brebis les collines crayeuses où croissent le trèfle et le thym sauvage, en évitant avec soin le coquelicot et autres plantes malfaisantes. Il a reconnu qu’une nourriture uniforme et trop abondante exposait les moutons aux coups de sang; que la météorisation était à craindre pour ceux qui paissaient des herbes humides. Vétérinaire habile, il panse les plaies des brebis, les enduit, après la tonte, d’un mélange de beurre, de soufre et de saindoux, scarifie la tumeur de l’anthrax, et prévient la clavelée par l’inoculation. Quelquefois, fier de son habileté à panser les animaux, il veut appliquer son expérience aux hommes, et s’érige en rebouteur, métier dans lequel il opérerait lucrativement des merveilles, sans l’intervention inopportune de M. le procureur du roi.

Un moment critique pour le berger, c’est celui où, par une nuit d’octobre, les aboiements des chiens lui ont signalé l’approche d’un loup. Il s’arme aussitôt de sa bonne carabine. L’animal carnassier s’avance, poussé par la faim, sans s’effrayer des lueurs de la lanterne suspendue à la porte de la cabane. Général et Major se jettent sur lui avec une vaillance proportionnée à leurs noms. Un combat terrible s’engage; mais le berger a le coup d’œil sûr, et met deux chevrotines dans la tête du visiteur malintentionné.

Pendant l’automne de 1837, un berger de Livoncourt (Vosges), nommé Moissonnier, avait perdu plusieurs moutons. Comme il menait son troupeau à l’abreuvoir, il voit, sur la rive opposée de la Saône, un loup gigantesque sortir d’une touffe de roseaux, remonter la rivière, et se précipiter à la nage. Moissonnier l’attend sur le haut de la berge, l’empêche à coups de houlette de gravir le talus, et lui fait de profondes blessures. Par malheur, le crochet de la houlette s’engage dans les chairs de l’animal, qui entraîne Moissonnier dans la Saône. La lutte continue au milieu des eaux, et le courageux berger finit par noyer son formidable ennemi.

A l’époque de la Toussaint, le berger rentre à la ferme, mais l’hiver n’interrompt pas ses travaux; il fait les enfourrages et la litière, veille les brebis pleines, et mène son troupeau aux champs quand un rayon de soleil adoucit la température. Vers Noël, il passe les nuits auprès des mères, et reçoit les agneaux dans les plis de son manteau. Suivant un vieil usage, il place le premier né dans une crèche enjolivée de rubans, le porte à la messe de minuit, et, la houlette à la main, le manteau sur le dos, offre des actions de grâces à celui que des pasteurs adorèrent les premiers dans l’étable de Bethléem.

Cette respectable coutume se perd, et bien d’autres s’en vont avec elle. La profession de berger a été longtemps héréditaire. Sa houlette, sa carabine rouillée, mais toujours sûre, les clochettes de son mouton favori, lui avaient été transmises de père en fils, et il les conservait comme de saintes reliques. Maintenant, la chaîne qui lie le présent au passé se rompt anneau par anneau. Les bergers perdent la tradition, fraternisent avec les rustres du village, et veulent participer aux progrès des sociétés modernes. Quelques années encore, et ils auront dans leurs cabanes un lit en fer creux Gandillot (quinze ans de durée), un fusil à percussion, les œuvres de Voltaire, et les gravures du Petit Courrier des Dames. Nous en avons vu un avec des lunettes et un parapluie!

Chantre de Némorin, qu’en dis-tu?

Une habitude qui raréfie les véritables bergers, c’est celle de livrer la garde des troupeaux à des enfants de l’un ou de l’autre sexe. Ces jouvenceaux inexpérimentés, mal à propos sevrés des leçons de l’instituteur, ne sont bons qu’à dévaster les haies, égarer les passants par des indications erronées, grimper sur les arbres fruitiers, dénicher des pinsons et creuser des canonnières de sureau. Passe encore qu’on s’en rapporte à des enfants du soin de garder les dindons; car, pour occuper le poste qu’honora la célèbre Peau d’Ane, il suffit d’agiter un lambeau de drap rouge au bout d’un bâton, de mener boire les volatiles dans les grandes chaleurs, et de s’opposer à ce qu’ils mangent la vénéneuse digitale à fleurs rouges. Nous concevons même qu’on abandonne à de petits garçons la conduite des vaches, animaux robustes, mugissants, mais pacifiques, qui ne s’éloignent guère du quartier de prairie dont ils ont pris possession; mais il est funeste de laisser des brebis à des pâtres incapables de les préserver des épizooties, de les empêcher de brouter les herbes dangereuses, de soigner les mères et les agneaux, tendre espoir du métayer.