La vieille marchande des quatre-saisons a de vieux souvenirs de choses qu’elle n’a jamais vues. Elle parle du pilori, qui fut démoli en vertu de lettres-patentes du 16 septembre 1785, enregistrées en parlement le 16 janvier 1786. Elle indique la place qu’il occupait près des piliers de gauche de la Halle, dits Petits Piliers, ou Piliers d’Étaim. Elle raconte comment il était percé de trous par où les banqueroutiers frauduleux, qu’on exposait les jours de marché, passaient la tête et les bras. Elle persiste à appeler le cimetière, la place au milieu de laquelle s’élève la fontaine de Jean Goujon, quoique les charniers des Innocents aient été détruits en 1787. Sa mémoire la reporte encore au temps de Napoléon, qu’elle a vu, affirme-t-elle, venir plusieurs fois à la Halle. «Il s’habillait en simple ouvrier, comme vous et moi; personne ne le reconnaissait. Il entrait sans façon chez un marchand de vin: «Eh bien, qu’il disait, êtes-vous content?—Non, Monsieur, que répondait le marchand de vin; les contributions sont trop chères.—On les diminuera, mon brave, que répliquait l’Empereur;» et il s’en allait en donnant au marchand de vin une pièce de vingt francs. Le marchand regardait l’empreinte, et disait: «C’est son portrait tout craché; et d’ailleurs, n’y a qu’lui qui peut être si généreux: Vive l’Empereur!» Alors, toute la Halle était en rumeur; tout le monde quittait son ouvrage, et nous poussions des cris de vive l’Empereur! à être entendus des quais aux boulevards. Ah! pourquoi qu’il s’est avisé d’aller en Russie!»
Ces récits apocryphes prouvent l’embrouillement des idées de nos marchandes, mais ils démontrent en même temps que quiconque s’occupe un peu d’elles peut compter sur leur reconnaissance.
Les paysans des environs de Paris prennent rang parmi les marchands et marchandes des quatre-saisons. Les vendeurs de fruits au panier de Fontainebleau, Melun, Corbeil, Choisy-le-Roi, Villeneuve-Saint-Georges, descendent la Seine, et débarquent leurs provisions au bas du quai de la Tournelle, vis-à-vis l’île Saint-Louis. Il est interdit aux pratiques d’aller au-devant d’eux pour acheter les fruits en gros et par batelées. Défense non moins expresse d’exposer en vente des fruits gâtés, de mettre au fond des paniers des fruits de qualité inférieure ou des bouchons autres que ceux qui sont nécessaires à la conservation des denrées. Les consommateurs seraient trop heureux si ces prescriptions étaient accomplies seulement à moitié.
Toute la journée, d’autres habitants de la banlieue et des faubourgs, traînant des banneaux, ou portant des paniers à la main, sillonnent les rues, et nous assourdissent de leurs clameurs:
«Artichauts, les bons artichauts! la tendresse, la verderesse!
—Des fraises, des fraises!
—Qui veut la pêche au vin, la pêche au vin?
—Voyez les beaux œufs, Mesdames, les beaux œufs au quarteron!
—Ma belle botte d’asperges!
—Ach’tez les beaux melons!