Nous en choisissons deux au milieu du troupeau rangé le long du mur; nous les prions d’abandonner la paire de bas qu’elles tricotaient; elles se lèvent, déposent au coin d’une boutique voisine les pliants sur lesquels elles étaient assises, chargent leurs longues barres sur leurs épaules, nous suivent à pas précipités jusqu’à notre domicile habituel, et nous les installons dans une cour, où elles se mettent à l’œuvre. Quelques-unes, qui sont venues dès l’aube camper au rendez-vous général, y stationnent encore le soir, tristes et découragées. Aucun client ne s’est présenté pour elles; elles ont vu s’éloigner successivement leurs compagnes plus fortunées; elles ont guetté les pratiques avec la patience du héron, et, quand tout espoir est perdu, elles rentrent dans leur galetas, l’estomac creux, les membres transis, les yeux humides.

Si nous n’avons malheureusement point de cour, nous établirons notre couple de Cardeuses dans un grenier, dans une chambre mansardée; à leur grand regret, car une poussière aride, s’échappant des flancs des matelas entr’ouverts, emplira l’étroit espace, et irritera les poumons des ouvrières. Tâchez donc, de grâce, de leur laisser de l’air et du soleil!

Pendant la journée entière, nos deux Cardeuses tireront et passeront leurs deux cardes l’une sur l’autre, ou diviseront la laine à grands coups de baguette, avec autant de gravité, mais avec beaucoup moins de loquacité qu’un président de Cour d’assises.

Les femmes ont toujours eu—nous n’en voulons pas médire, mais la vérité avant tout—les femmes, donc, ont toujours eu l’habitude de jaser en travaillant. Que de robes et de bavettes taillées par les couturières! que de cancans fabriqués en même temps que les chapeaux dans un magasin de modes! Qui dira les efforts multipliés et infructueux d’une sous-maîtresse pour maintenir en sa classe le calme et l’immobilité? Par exception à une règle que le consentement universel semble avoir consacrée, les Cardeuses sont de fidèles sectatrices du dieu Harpocrate, l’ennemi juré du sexe féminin. Deux Cardeuses accouplées à la même tâche, en face l’une de l’autre, peuvent demeurer quatre heures sans dire un seul mot. Rien de ce qui se passe autour d’elles ne les émeut; aucun incident n’éveille leur curiosité; le grincement de la carde, qui sépare les fils entrelacés de la laine, est le seul bruit qui émane d’elles; elles n’éprouvent jamais le besoin de se communiquer de mutuelles observations; mais il faut moins attribuer leur mutisme à une sage tempérance qu’à la stérilité de leur esprit.... et à la peur d’avaler de la poussière.

La Cardeuse de matelas est simple au moral comme au physique; elle n’a de précieux sur sa personne que des boucles d’oreilles d’or, monomanie qu’elle partage avec la Marchande de Poisson. Cette humilité de cœur tant recommandée par l’Évangile, la Cardeuse la possède au plus haut point; elle a la soumission et la modestie de Cendrillon, n’élève point la voix, ne surfait jamais. Ses prix sont invariablement arrêtés:

Pour un matelas de trois pieds de large1fr.50c.
Pour un matelas de quatre pieds2»

Elle peut carder et recoudre cinq à six matelas avant l’heure de la retraite. Comme les anciens hôtes de la cour des Miracles, elle mène une vie errante et irrégulière: se trouvant parfois, quand finit sa journée, à un myriamètre de son domicile, elle s’attable chez le premier gargotier venu, et dîne largement avec des arlequins[30], du fromage et du vin frelaté.

[30] Voyez page 45, ligne 58.

La Cardeuse demeure au sixième étage, dans une de ces immenses maisons divisées en cellules comme une ruche, et où les ouvriers parisiens sont amoncelés par centaines. Son logis est étroit, dépourvu de meubles; elle repose sur un grabat, elle qui nous procure des couchers si doux et si moelleux, à moins que, prélevant chez ses pratiques des contributions illégales, elle n’ait fini par se faire un matelas des flocons de laine enlevés journellement aux matelas d’autrui.

L’hiver vient; les pauvres, si nombreux à Paris,