Vers 1230, apparaissent sur la scène les franciscains, qui ont aussi joué un rôle très important en politique et en religion. C'est à eux que le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie, Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les bogomiles massacrés en masse; mais un grand nombre échappent dans les forêts et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la nature du pays ne permet pas une extermination complète, comme celle qui en avait fini définitivement avec les albigeois.
Paul de Brebir, banus Croatorum et Bosniæ dominus, ajoute définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.
Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar, qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie, 30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile, la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie. Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople (1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes et pour les biens.
De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz (29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens, et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée. En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.
Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich, pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours. L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et 1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée, brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance, tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.
Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains, puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate. Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le pays.
Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une sorte.
Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures, de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des notes. Précisément, j'ai à côté de moi un Finanz-Rath, un conseiller des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays, son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats, les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe, mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.
Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac, où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.
Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois; c'est là qu'habitent les tenanciers, les kmets. Les propriétaires musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes, forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait aussi de l'eau-de-vie, la slivovitza. Les champs emblavés sont défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois, sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité. Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit. Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où, entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme d'une malédiction les plus beaux pays du monde.