A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers (40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues, entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser. Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce moment—premiers jours de juin—pour semer le maïs. La charrue est lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de notre Occident. Quatre bœufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.
Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance, l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante, partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans, sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train. Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans, qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour. Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province, arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes et la distinction des manières des officiers autrichiens.
Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1 florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est supérieur.
A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque du marbre.
La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées. J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant, parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un nœud autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la rivière, du haut de ces rochers.
Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance. Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel. Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite partout où arrivera le chemin de fer.
Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé, mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques. Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig, le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne, on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi belle et aussi pittoresque. Hoch romantisch! s'écrient mes compagnons de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant, que je ne trouve plus place dans le Grand Hôtel de l'Europe. C'est à peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge, Austria, qui est en même temps un café-billard. Le Grand Hôtel ne serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la Radiaal Strasse de Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales, peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'Hôtel Continental. Rien de pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.
Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je suis la grande rue, qu'on a appelée Franz-Joseph Strasse, en l'honneur de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus haut que les mosquées.
La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale: libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878. Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100 francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme antique. A côté, de vigoureux portefaix, des hamals, sont assis, les jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à un objet d'utilité générale.
J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu, pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle. L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre, parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi, les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes; les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.