Il existe dans le pays deux villes de plus de 20,000 habitants: Belgrade et Nisch; 8 de 5,000 à 10,000 et 43 de 2,000 à 5,000, plus 930 bourgs et villages de 500 à 2,000 et 1,270 petits hameaux de 200 à 500 habitants. Puisqu'il n'y a en tout que 618 écoles, il s'ensuit qu'il y a même de gros villages qui n'en ont pas jusqu'à présent. On a fait plus relativement pour l'enseignement moyen, et c'est un tort: on multiplie ainsi les chercheurs de places. Dans un pays agricole et démocratique comme l'est la Serbie, il faut imiter la Suisse et instruire le cultivateur, car il est le vrai producteur de la richesse. Le ministère progressiste l'a compris. M. Novakovitch a obtenu de la Skoupchtina la loi récente, qui est aussi complète et aussi énergique qu'on peut le désirer. Elle est empruntée à la législation scolaire des États les plus avancés sous ce rapport, la Saxe et les pays Scandinaves. Rien n'y manque: enseignement obligatoire pendant six années, de sept à treize ans, plus deux années complémentaires; obligation pour toute commune scolaire de fournir les locaux, le matériel de classe, les livres, pour l'instituteur un traitement convenable avec maison, jardin d'un arpent, bois de chauffage et une pension de retraite commençant à 40 p. c, après vingt ans de service, et s'élevant, par une majoration de 2 p. c. par année supplémentaire, jusqu'à la totalité du traitement; inspection annuelle de toutes les écoles; examens des élèves, fonds scolaire et impôt scolaire spécial payable par tous les contribuables. Le ministre nomme les instituteurs communaux et n'autorise l'ouverture d'écoles privées qu'à des conditions très sévères. Si la Serbie parvient à mettre à exécution une loi pareille, elle pourra en être fière, mais il faudra beaucoup d'argent. L'État devrait, comme aux États-Unis, concéder au fonds scolaire une grande partie des terres publiques; c'est le meilleur usage qu'on en puisse faire.

Le ministère progressiste a fait adopter récemment une réorganisation complète de l'armée, due au général Nikolitch. Elle donnera une force d'environ 17,000 hommes de toutes armes sur pied de paix et de 80,000 sur pied de guerre. En 1883, les dépenses militaires se sont élevées à 10,305,326 francs. La Serbie a fait de grands sacrifices pour son armement. Récemment elle s'est fait livrer 100,000 fusils Mauser-Milovanovitch au prix de 72 francs pièce. Elle a aussi commandé des canons de Bange, dont les essais à Belgrade ont été extraordinairement satisfaisants, prétend-on. Le service est obligatoire pour tous les hommes valides jusqu'à l'âge de 50 ans; dans le premier ban, de 20 à 30; dans le second, de 30 à 37; dans le troisième, de 39 à 50 ans. Dans le cadre permanent, la durée du service est de deux ans.

—Le dimanche, j'entre dans la cathédrale du rite orthodoxe, qui, avec ses clochetons en forme de bulbes et sa façade style italien, a très grand air. On entrevoit encore la trace des boulets turcs de 1862. L'intérieur n'offre rien de curieux, sauf l'iconostase, couverte de grandes figures de saints sur fond d'or; elle forme une haute paroi, derrière laquelle les officiants disent la messe. Le nombre des fidèles est très restreint: quelques femmes qui embrassent les images des saints et allument des cierges, presque pas d'hommes. Si la foi n'est pas morte, les pratiques paraissent très négligées. Un volontaire italien, M. Barbanti Brodano, qui a fait la guerre de 1875 en Serbie, rapporte, dans un volume de souvenirs très vivement écrit et intitulé sulla Drina, qu'il a été très frappé de rencontrer si peu d'églises en ce pays. Sept ou huit hameaux n'en ont qu'une seule, située à une grande distance et d'apparence plus que modeste. Grande différence, remarque-t-il, avec l'Italie, où chapelles, oratoires et églises abondent. Le fait est que la statistique nous apprend qu'il n'y a que 972 paroisses pour 2,253 villes, villages et hameaux.

Les évêques seuls (il y en a cinq) reçoivent un traitement de l'État. Les popes sont entretenus par les fidèles. D'après une loi récente, outre le casuel, ils ont droit à 2 francs par tête de contribuable. Beaucoup ont famille, car ils peuvent se marier avant d'être consacrés diacres. Ils ne sont pas forts en théologie; les études au séminaire ont été, jusqu'à présent, très négligées; beaucoup, dit-on, ne comprennent pas le vieux slave des offices; mais le peuple les aime, parce qu'ils cultivent eux-mêmes leur champ, qu'ils partagent les sentiments populaires et qu'ils ne visent nullement à une prééminence théocratique. Ils n'exercent en aucune façon sur leurs ouailles cette influence en matière politique que le prêtre catholique a conservée sur les campagnards, dans les pays de foi, comme l'Irlande, le Tyrol ou la Belgique. Ceci est important pour les élections.

Les églises du rite oriental ne sont pas toujours ouvertes, comme celles des catholiques. Elles ne le sont, comme chez les protestants, que les jours de fêtes, à l'heure des services. L'unitairien Channing, peu porté cependant aux pratiques dévotes, préfère l'usage catholique. L'Évangile dit sans doute: «Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père en secret»; mais à moins de nier toute influence des choses extérieures, il faut bien admettre que l'âme s'élèvera plus aisément vers Dieu dans un temple et parmi les symboles qui le rappellent, qu'entre quatre murs nus. Les orthodoxes, trouvant presque toujours closes les portes de leurs lieux de culte, en oublient facilement le chemin.

Je fais visite au métropolite, Mgr Mraovitch. Il est le chef de l'Église nationale de Serbie, depuis qu'à la suite du traité de Berlin celle-ci s'est affranchie du patriarcat de Constantinople et que, comme le disait le message princier à la Skoupchtina, elle est redevenue indépendante, telle que l'avait constituée saint Sabbas. La nomination de Mgr Mraovitch s'est faite à la suite d'un grand événement politique, car il a éloigné la Serbie de la Russie, pour la rapprocher plus intimement de l'Autriche. Un impôt ayant été établi sur la fortune présumée, on a voulu l'appliquer aussi au clergé. Celui qui se fait moine doit payer 100 francs, puis 150 francs s'il est élevé au rang de jeromonach, 300 francs s'il devient igumène. Le précédent métropolite Michel a protesté et a refusé le paiement de l'impôt, parce qu'il portait atteinte au droit de l'église. «Comment, disait-il dans une lettre adressée au ministre des finances, l'État peut-il mettre une taxe sur des vœux et des dignités monastiques qu'il fait profession d'ignorer? Ce serait à l'Église à exiger cet impôt au profit de l'État; mais alors l'Église vendrait les fonctions religieuses, ce qui est un péché et une violation des constitutions ecclésiastiques; ce serait de la simonie.» On affirmait qu'il était l'agent de la Russie et qu'il faisait de la propagande pour les cercles moscovites de Moscou. Le gouvernement répondit que personne n'a le droit de désobéir aux lois, pas plus le clergé et son chef que les autres citoyens, et il déposa le métropolite, en désignant son successeur. N'a-t-il pas outre-passé ses pouvoirs? D'après la loi canonique, le métropolite est nommé par le synode, que convoque à cette fin l'évêque le plus ancien; mais la nomination doit être approuvée par le prince. Ceci implique-t-il pour l'État le droit de révocation? Adhuc sub judice lis est.

Les amis de l'ancien archevêque et le parti russe avaient compté que tout le clergé aurait violemment pris fait et cause pour lui: il n'en a rien été. Les popes orthodoxes n'ont pas l'ardeur belliqueuse des prêtres catholiques. Ce n'est pas eux qui auraient amené M. de Bismarck à Canossa. Soit indifférence, soit crainte du bras séculier, ils se sont tus; mais en Russie, l'opinion et même le gouvernement ont été vivement froissés par cet incident, qu'on attribuait à tort, me dit-on, aux inspirations de l'Autriche. Quand je me trouvai à Belgrade, l'affaire semblait terminée.

Le nouveau métropolite, Mgr Mraovitch, est un petit vieillard, dont les longs cheveux blancs retombent sur les épaules et dont les yeux gris ne manquent pas de finesse. Je me permis de lui demander si ses ouailles étaient partout aussi peu assidues à l'église qu'à Belgrade. «A la campagne, me dit-il, vous auriez trouvé plus de monde à la messe. Cependant les campagnards ne se piquent pas d'y aller régulièrement. Je le regrette, mais ils sont néanmoins bons chrétiens et surtout très attachés à leur religion, qui est intimement liée à toutes les fêtes de famille et qui, à leurs yeux, se confond avec le sentiment national. Pendant des siècles, nous avons été foulés par les musulmans et dépouillés par les prélats phanariotes, et cependant, nous n'avons pas eu d'apostasies.—Votre culte, lui dis-je, autorise le divorce; n'en abuse-t-on pas?—Nullement, me répond-il; mais on prétend qu'il n'en est pas de même à Bucharest.» Le métropolite habite un grand palais en face de la cathédrale; l'ameublement n'a rien de luxueux. A côté se trouve le séminaire. Tous les habitants de la Serbie professent le culte orthodoxe, sauf trois mille juifs, d'origine et de langue espagnoles, et environ quinze mille catholiques, la plupart étrangers. Ceux-ci relèvent de l'évêque de Diakovar, dont l'autorité s'étend sur la Serbie, comme précédemment sur la Bosnie.

Dans tout l'Orient, les questions religieuses ont une grande importance, parce qu'elles sont intimement liées aux rivalités des races et, par conséquent, aux divergences politiques. Je rencontre à l'hôtel un propriétaire roumain de la Bessarabie, qui me donne quelques détails sur les luttes confessionnelles et ethniques dont son pays est le théâtre. La grande majorité de la population est ruthène et roumaine; elle professe par conséquent le culte grec orthodoxe. Mais depuis quelque temps, les Polonais, qui possèdent des propriétés en Bessarabie, et les jésuites qui s'y sont établis, font une propagande active. L'ancien archevêque catholique de Varsovie Félinski, revenu de son exil en Sibérie, s'est fixé à Czernowitz; il y est le centre de l'activité ultramontaine. Un couvent d'Ursulines essaye de faire des conversions en donnant l'instruction aux jeunes filles. Les Polonais de la Galicie rêvent de s'annexer un jour la Bessarabie et, pour y arriver, peu à peu ils s'efforcent de poloniser et d'amener au catholicisme les populations du rite oriental. Récemment, l'archevêque orthodoxe Morariu Andriewitch a publié un mandement très vif pour se plaindre de ces menées, qui, dit-il, menacent la paix et la liberté de conscience de ses ouailles. Ce prélat est un très grand personnage. Il occupe un vaste palais qui domine tout Czernowitz, dont il est le plus beau monument. Avec les vives couleurs de ses fresques et ses ornements dorés, il rappelle les splendeurs de Byzance.

L'Autriche a évidemment intérêt à contenir les intrigues des convertisseurs jésuites qui irritent les populations. Si elles croyaient que le gouvernement aux mains des ultramontains leur est hostile, elles tourneraient les yeux vers la Russie.