—Je trouve ici avec grand plaisir notre ministre, mon collègue à l'Académie de Bruxelles, M. Émile de Borchgrave, qui a écrit une savante étude sur les colonies flamandes et saxonnes de la Transylvanie, et un excellent livre sur la Serbie qui m'a beaucoup aidé dans mes recherches, ainsi que les rapports de M. Alexandre Mason, secrétaire de la légation anglaise.
M. de Borchgrave me conduit chez le roi. Je l'avais vu souvent lorsqu'il faisait ses études à Paris, chez mon ancien maître François Huet. Il était alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, déjà très fier de son pays. «Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal où l'on faisait l'éloge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que nous sommes des barbares.» Après dix-huit ans, au lieu du jeune collégien, je retrouve un superbe cavalier, très grand, très fort et qui s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes façons! Il a conservé le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de Mme Huet, qui ont été pour lui comme un père et une mère. C'est en 1868 qu'il a été appelé brusquement à succéder à son cousin le prince Michel, assassiné dans le parc de Topchidéré.
C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une coutume orientale que les Serbes ont conservée. Un domestique nous apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillerée de la confiture et quelques gorgées d'eau: la communion de l'hospitalité est faite. Le roi est très occupé de son budget, qu'il connaît jusque dans ses menus détails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes de 13 millions en 1868, année de son arrivée au pouvoir, à 34 millions en 1883. «Et nous n'en resterons pas là, ajoute-t-il, car les impôts sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les contribuables.»—Je me permets de remarquer que le gonflement des budgets est une maladie propre à tous les États modernes, mais qu'il faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.
Le fait est que le système financier est encore très primitif. L'impôt direct est fixé, non sur la terre, mais par «tête contributive», porezka glava. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15 thalaris de Marie-Thérèse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur la fortune présumée. Il existe un grand nombre de classes et chacun est placé dans l'une d'elles, d'après son revenu. Les ouvriers payent une capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c. à 9 fr. 60 c., d'après leur salaire. L'impôt direct est perçu au profit de l'État par la commune, qui en fait la répartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883, environ 12 millions. Les impôts indirects ont donné 2 millions, les domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore 2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe établie sur la même base que l'impôt direct au profit de l'État; mais elle ne peut en dépasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moitié à Belgrade.
Je transcris ici, à titre d'information précise, une quittance des contributions annuelles d'un habitant de Belgrade appartenant à la onzième classe des contribuables, et il y en a quarante: impôt direct pour l'État, 30 fr. 32 c.; fonds des écoles, 2 fr. 50 c.; fonds des hôpitaux, 1 fr. 60 c.; pour le clergé, 2 francs; pour la commune, 13 fr. 48 c.; pour les pauvres, 1 fr. 90 c.; pour l'armement, 1 franc; pour les invalides, 2 francs; pour l'amortissement de la dette publique, 4 francs. Total: 58 fr. 80 c.—Cela fait un peu l'effet de la note de l'apothicaire du Malade imaginaire; mais j'y vois ce grand avantage que chacun sait pour quel objet il paye. Il en est de même en Angleterre, où l'on doit payer un certain nombre de pence par livre sterling de revenu pour les écoles, pour les routes, pour l'éclairage, etc. Le contrôle est plus facile, et le contribuable est plus provoqué à l'exercer qu'avec nos versements en bloc constituant une masse, où nos gouvernants puisent, suivant les prévisions du budget, et où personne ne se retrouve, sauf peut-être MM. Léon Say et Paul Leroy-Beaulieu, tandis que ce rôle de Belgrade est intelligible pour un enfant. Tout ce qui peut brider la fureur des dépenses publiques est excellent; mais est-il moyen d'y arriver? Certes, en Serbie, il vaudrait mieux introduire un impôt foncier sur la terre, basé sur un cadastre indiquant l'étendue, la qualité et le revenu des parcelles; seulement, il serait à craindre qu'on n'en profitât pour exiger davantage, et c'est toujours l'armée qui consommerait improductivement tout ce qui serait enlevé aux cultivateurs.
—Le roi m'invite à déjeuner pour aller ensuite assister à une fête de village. L'ancien palais princier, le Konak, est une villa à un étage, séparée de la rue par une grille et un jardin qui se prolonge en arrière en un parc bien ombragé. L'ameublement, sans luxe tapageur, rappelle celui d'une habitation de campagne d'un lord anglais. La reine Nathalie est la fille du colonel russe Kechko, boyard de la Bessarabie, et d'une princesse Stourdza, Roumaine; elle est ainsi cousine du roi Milan. Elle descend de l'antique famille provençale des Baulx, Balsa en italien et en roumain. Plusieurs chevaliers de la famille des Baulx accompagnèrent Charles d'Anjou quand il fit la conquête de Naples; d'autres vinrent se fixer en Serbie à l'époque où Hélène de Courtnay y était reine. Adelaïs, Laurette et Phanette des Baulx furent chantées par les troubadours, et l'ancien castel de Baulx existe encore près d'Arles. La reine est d'une beauté qui a fait événement dans sa visite récente à Florence, où elle est née; grande, élancée, un port de déesse sur les nues, un teint chaud, éblouissant, et de grands yeux veloutés de Valaque. L'unique enfant, le prince Alexandre, qui apparaît avant qu'on ne se mette à table, a sept ans. Il est plein de vie et ressemble à ses parents, ce dont il n'a pas lieu de se plaindre. Quelle sera sa destinée? Deviendra-t-il le nouveau Douchan de l'empire serbe? Est-ce à Constantinople qu'il ceindra un jour la couronne des anciens tsars? Dans ces pays en fermentation et en transformation, les rêves les plus audacieux se présentent involontairement à l'esprit. En attendant, à côté du Konak actuel, on construit un grand palais avec des dômes prétentieux, qu'on a eu le tort de faire avancer jusque dans l'alignement du boulevard même.
Le déjeuner est servi avec élégance et il sort des mains d'un bon cuisinier. La carte du menu est surmontée d'un écusson royal aux armes et avec la devise de la Serbie: Tempus et meum jus. Voici ce qui nous est offert: Bouillon, timbales de macaroni à la Lucullus, sterletons rôtis en matelote, côte de bœuf aux truffes, écrevisses de Laibach à la provençale, poulardes françaises, asperges à la polonaise, petits pois verts, bombe glacée de fraises. On me reprochera peut-être de ressembler à ce diplomate qui avait sur sa table plusieurs volumes de ses mémoires richement reliés et qui ne contenaient que les menus des dîners auxquels il avait assisté. Mais il est curieux de savoir ce que, dans chaque pays, mangent les hommes, depuis le paysan en sa chaumière jusqu'au prince sous ses lambris dorés; car cela donne une idée du bien-être national et des ressources locales. D'ailleurs, toute l'activité économique n'a-t-elle pas pour but d'apporter à tous de quoi se nourrir? Certes, Brillat-Savarin, qui était homme d'esprit, m'eût pardonné.
La reine me rappelle que j'ai écrit, dans la Revue des Deux Mondes, certain réquisitoire contre le luxe, qui doit me porter à condamner ces dépenses inutiles. «En effet, lui dis-je, je crois que c'est aux souverains à donner l'exemple de la simplicité et de l'économie. Partout les dépenses improductives ruinent les familles et les États.» Le roi et la reine parlent le français avec le meilleur accent. Après le café, on part pour le village où se célèbre la Slava. Il est situé au delà de Topchidéré, non loin de la Save. La route n'est pas en très bon état; mais nos chevaux hongrois nous entraînent au grand trot. Le premier aide de camp du roi, le lieutenant-colonel Franassovitch, m'explique ce que c'est que la Slava. Chaque famille comme chaque village a sa Slava: c'est la fête du saint qui en est le patron. Elle dure plusieurs jours; c'est une antique coutume, qui remonte à l'époque où la famille patriarcale vivait groupée sous le même toit. Aujourd'hui encore, elle se célèbre partout, même dans les villes. La maison se décore de feuillage et de fleurs. Un banquet réunit les plus proches parents, sous la présidence du chef de la famille. Un pain fait du plus pur froment est posé au centre de la table. Une croix y est imprimée en creux, au milieu de laquelle est fixé un cierge à trois branches, allumées en l'honneur de la Trinité. Le pope prononce une prière et appelle la bénédiction de Dieu sur toute la famille. Au dessert, les toasts et les chants se succèdent; les Serbes y excellent. En assistant à une Slava, ou à la fête des morts, on voit combien est encore puissant ici le sentiment familial. C'est un des caractères de toute société primitive, où le clan, le γένος, la gens, est la cellule sociale, l'alvéole au sein duquel se conserve et se développe la vie humaine.
Le village où nous arrivons n'est qu'un petit groupe de maisons basses, couvertes de chaume et cachées en des vergers de grands pruniers à fruits violets. Pas d'église; le centre est l'école. Sous la véranda, on a étendu un tapis et placé des fauteuils pour Leurs Majestés et leur suite. Le roi et la reine arrivent dans une légère Victoria, précédée d'un piquet de hussards portant un ravissant uniforme hongrois. Les paysans, rassemblés en foule, crient: Zivio! ce qui signifie: Vive! Je saisis sur le vif le contraste entre les mœurs anciennes et celles de l'Occident, qui s'introduisent rapidement. Le préfet et le sous-préfet, en habit noir et cravate blanche, s'avancent vers le roi et le saluent avec respect, gourmés et raides comme des fonctionnaires occidentaux. Le maire, presednik, avec son beau costume: veste brune soutachée de noir, larges culottes, jambières albanaises, s'approche, et, avec une aisance parfaite, adresse au roi son petit discours, en le tutoyant, suivant l'usage traditionnel. C'est la démocratie du temps de Milosch.
Quand nous avons pris place sur des fauteuils réservés, parmi les feuillages et les fleurs qui ornent le bâtiment de l'école, commence une cérémonie des plus caractéristiques. Les paysannes se dirigent en longue file vers la reine, et chacune, à son tour, lui donne sur les deux joues un retentissant baiser, qu'elle leur rend consciencieusement. Curieux tableau: la reine Nathalie porte un ravissant costume de campagne, qui fait ressortir toute l'élégance de sa taille, une robe de foulard bleu à pois blancs et un chapeau de paille garni de velours assorti; les paysannes sont vêtues d'une chemise brodée en laines de couleurs voyantes, avec un tablier tout couvert d'arabesques de tons très vifs et cependant harmonieux; sur la tête, un mouchoir rouge ou des fleurs et des sequins; autour du cou et de la ceinture, de lourds colliers formés de pièces d'or et d'argent. Toutes ces étoffes et ces broderies sont l'ouvrage de leurs mains. Chez la reine, toutes les distinctions de la civilisation moderne; chez ces femmes de la campagne, les idées, les croyances, les mœurs, les produits de l'industrie familiale, la personnification des civilisations primitives.