Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'État que je rencontre ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, désirent vivement voir se développer chez eux l'industrie manufacturière. A cet effet, on a voté, en 1873, une loi spéciale qui permet au gouvernement d'accorder aux entreprises industrielles qui s'établiront en Serbie un monopole exclusif, même pour quinze ans, et, en outre, toute espèce de faveurs: des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les machines. Quelques concessions de monopole ont été demandées, mais sans aboutir. La seule qui ait réussi est une grande fabrique de draps, établie à Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'État est obligé de lui prendre tous les draps nécessaires à l'armée, en les payant 10 p. c. de plus que le prix le plus bas soumissionné par d'autres fournisseurs. Ceci est une rude charge imposée aux contribuables. Et qui en profite? Personne; pas même les ouvriers, qui reçoivent un minime salaire: fr. 40 c. à 1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c. à 2 francs pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrès, et partout où on l'a pu, on l'a supprimé. On le comprend quand il rapporte un revenu au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un monopole qui coûte de l'argent à l'État et qui grève tous les consommateurs est une chose absurde et inique.
Dans un pays où chacun est propriétaire et cultive sa propre terre, l'heure de l'industrie manufacturière n'est pas venue; il manque le prolétariat, pour lui fournir la main-d'œuvre à bon marché par la concurrence des bras. Au lieu de se féliciter d'une situation économique si heureuse, qui permet à tous de mener la vie saine de la campagne et de se procurer, par le travail agricole, un bien-être suffisant, le gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de privilèges, de créer une industrie factice, contre nature, plus exposée encore que la nôtre aux crises cruelles dont nous souffrons périodiquement. Quelle aberration! Elle est dictée par cette idée qu'un pays où manque la grande industrie est arriéré, barbare. Même erreur en Italie. Voit-on s'élever des cheminées de fabrique, on s'en réjouit: c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la création de ces établissements? Ni l'État, qui leur accorde des faveurs de toute espèce, ni le public, rançonné par les monopoleurs, ni surtout les travailleurs enlevés aux champs et entassés dans les ateliers. Quelques spéculateurs étrangers s'enrichiront peut-être aux dépens de la Serbie et iront dépenser ailleurs le produit net de leurs prélèvements privilégiés.
Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux qui le font valoir, il n'y a pas de fermage payé, et ainsi manque la classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes: Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population urbaine, y compris celle des bourgades, ne dépasse pas 200,000 âmes. Il n'y a point du tout d'aristocratie et très peu de bourgeoisie; celle-ci est composée des négociants, des boutiquiers et des propriétaires de maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de paupérisme; les infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrières. Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les neuf dixièmes de la population, les vêtements, les meubles, les ustensiles, les instruments aratoires, est confectionné sur place par les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une concurrence subventionnée, qui remplacera les bonnes et fortes étoffes de laine et les solides chemises de lin brodées, appropriées au climat et si pittoresques, par des cotonnades à bas prix, à l'imitation de celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'à présent pour favoriser le développement de l'industrie manufacturière: les marchés urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se heurterait d'ailleurs à un autre obstacle résultant, non des conditions naturelles, mais des combinaisons spéciales du tarif douanier; car l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le récent traité de commerce de 1881.
Pour faciliter les échanges des populations habitant des deux côtés de la frontière dans une certaine zone, l'Autriche a adopté, de commun accord et sous condition de réciprocité avec quelques États limitrophes, notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appelé Grenz-Verkehr-Tarif[[14]]. Le tarif différentiel arrêté avec la Serbie réduit, pour certaines marchandises, les droits de douane à la moitié de ceux que paye la nation la plus favorisée, et, au lieu de limiter la zone à laquelle doivent être réservées ces facilités, le traité austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement importés, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie austro-hongroise par les frontières communes. Les droits de douane, déjà peu élevés en général, se trouvent tellement réduits que les fabriques serbes qui veulent s'établir sont rendues impossibles ou sont bientôt tuées par la concurrence. C'est ce qui a frappé de stérilité la plupart des monopoles accordés en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial à l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette prime exorbitante accordée à un État déjà si favorisé par sa proximité; car, sur le total du commerce extérieur de la Serbie, s'élevant en 1879, pour les importations et les exportations, à 86 millions de francs, les échanges avec l'Autriche montaient à 65 millions. Mais, quant à moi, j'y vois un avantage pour les Serbes: elle les préserve d'être enfermés dans des ateliers insalubres et exploités par des manufacturiers privilégiés.
Les marchandises qui, par faveur spéciale, en vertu du trafic-frontière (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent à l'importation que la moitié des droits de douane applicables à la nation la plus favorisée, sont les suivantes:
1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus favorisée, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.
2. Pierres non polies, pierres à aiguiser et pierres à lithographier. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75 centimes.
3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grès, tuyaux, carreaux pour poêles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.