Voici maintenant quelques détails de cette réglementation. Tout enfant doit être vacciné entre le troisième et le douzième mois de sa naissance et revacciné à la sortie de l'école primaire, et, s'il est du sexe masculin, revacciné une troisième fois quand il est appelé au service militaire. La vaccination obligatoire et gratuite se fait sous la surveillance du préfet et du médecin départemental, et en présence du maire. La vaccination doit avoir lieu entre le 1er mai et le 30 septembre. Sur toute maison où règne une maladie contagieuse doit être attaché un écriteau réglementaire, indiquant la nature du mal. Même prescription en Hollande, où l'on pouvait voir récemment, sur l'hôtel qu'occupait l'héritier de la couronne, une plaque portant ces mots sinistres: Fièvre typhoïde. Le médecin départemental doit veiller à la propreté des maisons habitées, en éloigner les causes d'infection ou de maladie résultant des lieux d'aisances et, des fumiers trop rapprochés des sources, de la nature de l'eau, de la mauvaise nourriture, des coutumes concernant les couches et les inhumations. Ses investigations doivent s'étendre même jusqu'à un sujet très délicat, car il doit rechercher «comment se font les mariages, s'ils produisent des maladies héréditaires, quelle est la fécondité moyenne des unions et s'il y a des causes qui la limitent». Sous peine de punition disciplinaire, il est tenu d'obtenir du préfet des mesures pour faire disparaître, soit dans les ateliers, soit dans les familles particulières, «tout ce qui peut nuire à la santé».

Le nombre des pharmaciens est limité et le prix de tous les médicaments taxé. Les honoraires des médecins pour leurs visites et pour toutes les opérations le sont également. Ainsi, la visite simple se paye dans la capitale de 1 à 4 francs, dans le reste du pays, de 1 à 2 francs. Pour un bandage de plâtre sur un bras cassé: 6 francs; pour amputer un bras ou une jambe, 40 francs; pour l'emploi du forceps, 6 à 40 francs, et ainsi de suite. On ne peut pas dire que le corps médical ait abusé de sa toute-puissance pour rançonner les malades. Un hôpital de vingt lits au moins doit être ouvert dans chaque chef-lieu de département et dans chaque arrondissement; il est placé autant que possible au centre du territoire. N'oublions pas qu'il y en a 31 pour 1,800,000 habitants. Le médecin officiel y aura son logement. Les indigents y seront reçus gratuitement ou ils seront soignés à domicile.

Dans l'intérêt de la santé publique, les règlements n'ont pas craint d'interdire un usage séculaire, qui semble presque un rite religieux. Partout, les orthodoxes transportent leurs morts au cimetière dans un cercueil ouvert, et on couvre le visage et le corps de fleurs. Désormais, il faut le mettre dans un cercueil fermé, sous peine de prison et d'amende. Les prescriptions pour combattre les épizooties à la frontière et dans le pays sont également rigoureuses et minutieuses.

Cette vaste et complète organisation sanitaire dispose d'un budget spécial, qui se compose du revenu de toutes les fondations hospitalières fusionnées en un fonds spécial, d'un impôt spécial de 1 fr. 60 c. par contribuable et de subsides de l'État. Je pense qu'en aucun pays il n'existe un régime de police hygiénique aussi détaillé et aussi parfait. Mais n'a-t-on pas dépassé la mesure? Dans une intéressante étude sur l'histoire du service sanitaire en Serbie, M. Vladan Georgevitch nous montre, dès le XIIe siècle, les anciens souverains serbes, le grand Stephan Nemanja et le roi Milutine fondant des hôpitaux. Nommé récemment maire de Belgrade, cet hygiéniste éminent s'est donné pour mission de faire de cette capitale la ville la plus saine de l'Europe. A cet effet, il s'occupe, en ce moment, de préparer de grands travaux de pavage, d'éclairage et d'égouts, ce qui est excellent; seulement, pour payer l'intérêt des douze millions que cela coûtera, il veut établir l'octroi, ce qui serait très regrettable. Alors que tous les économistes condamnent cet impôt et qu'on envie les pays qui, comme la Belgique et la Hollande, sont parvenus à l'abolir, on irait entourer Belgrade d'un cercle de douane intérieure et d'un cordon de gabelous, et on choisirait pour cela le moment où les nouveaux chemins de fer, qui relieront l'Occident à l'Orient, vont faire de la capitale serbe une grande place commerciale et où il faut surtout faciliter les échanges, en supprimant les entraves, les frais et les délais! Mieux vaut accomplir lentement les améliorations que d'arrêter, dès le début, l'essor du commerce, qui fuit dès qu'on le gêne et qu'on porte atteinte à sa liberté.

—On fonde grand espoir sur le développement des industries extractives. Déjà existe à Maidan-Pek, aux mains d'une compagnie anglaise, une grande fonderie de fer, mais elle ravage les forêts et ne donne pas de grands bénéfices. Bientôt, grâce au chemin de fer, on pourra exploiter les couches de lignite qu'on rencontre entre Tchoupria et Alexinatz et aux bords de la Nischava, au delà de Nisch, et aussi rouvrir les mines de plomb argentifères de Kopaonik et de Jastribatz, dans la vallée de la Topolnitza. Comme la Grèce au Laurium, la Serbie possède des résidus d'anciennes exploitations qui contiennent 5 à 6 p. c. de plomb et 0.0039 d'argent. On estime qu'il y en a 426,000 mètres cubes. On les rencontre dans les montagnes de Glatschina, à 28 kilomètres de Belgrade.

—Le bâtiment où se réunit l'assemblée nationale, la Skoupchtina, est une construction provisoire sans prétention architecturale. On y trouve, comme partout, des bancs en demi-cercle, l'estrade du bureau et des galeries publiques, mais il n'y a point de tribune pour l'orateur; chacun parle de sa place. Le régime constitutionnel ordinaire est en vigueur; seulement, il n'y a qu'une Chambre. Le conseil d'État, autrefois appelé Sénat (Soviet), avec onze à quinze membres, nommés par le roi, prépare les lois. Il a aussi d'importantes attributions administratives; mais la Skoupchtina seule vote les lois et le budget. Celle-ci compte aujourd'hui 170 membres, dont les trois quarts sont élus à raison de un député par 3,000 contribuables et le dernier quart, nommé par le roi «parmi les personnes distinguées par leur instruction ou leur expérience des affaires publiques». Est électeur tout Serbe majeur et payant un impôt sur ses biens, son travail ou son revenu. Pour être nommé député, il faut avoir trente ans révolus et payer trente francs au moins d'impôt à l'État. Curieuse incompatibilité, les officiers, les fonctionnaires, les avocats, les ministres des cultes ne peuvent être désignés par le peuple, mais seulement par le roi. La Skoupchtina se réunit chaque année. Le roi peut la dissoudre. Pour changer la Constitution (Oustaw), pour élire le souverain ou le régent, s'il y a lieu, ou pour toute question de première importance au sujet de laquelle le roi veut consulter le pays, il faut réunir la Skoupchtina extraordinaire, qui se compose de quatre fois plus de députés que l'assemblée ordinaire. Une bande de réfugiés, réunie le 4 février 1804 dans la forêt d'Oréchatz, y décida la guerre sainte contre les Turcs et conféra à Kara-George le titre de vojd ou de chef: ce fut la première Skoupchtina. C'est d'elle qu'émanent, par conséquent, la nationalité serbe et plus tard la dynastie. C'est en Serbie, plus que partout ailleurs, qu'on peut dire que tous les pouvoirs viennent du peuple. Les électeurs étant tous des propriétaires indépendants, les élections devraient être complètement libres, et néanmoins, dans les moments de crise, le gouvernement, par l'influence de ses préfets et de ses sous-préfets, parvient, dit-on, à imposer ses candidats. Si cela est vrai, c'est un symptôme regrettable et pour les gouvernants et pour les gouvernés.

—Le prix des denrées et le montant des traitements servent à faire apprécier les conditions économiques d'un pays. Les chiffres sont un peu inférieurs à ceux de l'Occident, mais pas notablement. La liste civile du roi a été élevée, en 1882, de 700,000 à 1,200,000 francs. Le métropolite reçoit 25,000 francs; les ministres et les évêques, 12,630 francs; les conseillers d'État, 10,140 francs; les conseillers de la cour des comptes et de la cour de cassation, de 5,000 à 7,000 francs; le président d'un tribunal de première instance, de 4,000 à 5,000 francs; les juges, de 2,500 à 4,000; un professeur d'université, 3,283 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à 7,172 francs; un professeur de l'enseignement moyen, 2,273 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à 5,000 francs; les instituteurs et les institutrices, outre le logement et le chauffage, fourni par la commune, 800 francs, augmentés successivement jusqu'au maximum de 2,450 francs; un général, 12,600 francs; un colonel, 7,000, un capitaine, 2,700 et un lieutenant 1,920 francs. A Belgrade, la viande se paye 1 franc le kilogramme; le poisson, 1 fr. 25 c.; le sterlet, 1 fr. 60 c.; le pain, 25 centimes; le vin, de 50 centimes à 1 franc; le beurre, 3 à 4 francs; la couple de poulets, 2 à 3 francs; un dindon, 4 francs; une oie, 3 francs. Plus on pénètre dans l'intérieur du pays, plus ces prix diminuent. Les voies de communication rapides nivelant les prix, Belgrade est déjà sous l'action du marché de Pesth. La Serbie a adopté le système monétaire français; seulement, le franc s'appelle dinar et le centime, para.

La valeur des immeubles en Serbie augmente rapidement. En 1863, on a estimé celle des propriétés urbaines, moins Belgrade, à 48,531,844 francs, et celle des propriétés rurales à 196,099,000 francs. D'après les calculs communiqués par le directeur de l'Ouprava Fondava à M. de Borchgrave, il faudrait porter la valeur des propriétés urbaines à plus du double, soit à environ 100 millions, et celle des propriétés rurales à 2,160,000,000 de francs. Pour Belgrade seule, on compte 1,080,000,000 de francs, ce qui, relativement, paraît un chiffre trop fort. Pour les terres, les appréciations sont difficiles, parce qu'il s'en vend très peu. Sur les 360,000 contribuables que compte la Serbie, 12,000 ont conclu avec l'Ouprava Fondava des emprunts hypothécaires pour une somme de 36 millions de francs, dont 12 millions pour Belgrade, et 24 millions pour le reste du pays.

A Belgrade, les terrains à bâtir atteignent un prix élevé: 60 à 100 francs par mètre carré dans les rues Prince-Michel fit Teresia; vers le Danube, 20 à 30 francs, et vers la Save, 24 à 40 francs. Les constructions coûtent cher, parce que la main-d'œuvre et les matériaux se payent à un haut prix. Le salaire d'un ouvrier maçon est de 5 à 6 francs par jour; leurs aides, qui sont souvent des femmes, reçoivent 1 fr. 50 c. Les 1,000 briques valent 35 à 40 francs. Les maisons rapportent de 8 à 10 ou 12 p. c. de leur prix de revient. C'est donc un bon placement, car le chemin de fer augmentera la valeur des immeubles dans la capitale. Il y aurait avantage à employer ici, pour faire des briques, les méthodes et les ouvriers belges, qui les produisent au prix de 12 à 15 francs le 1,000.

M. Vouitch, professeur d'économie politique à l'université, m'en fait voir les bâtiments. Ils ont été construits grâce au legs généreux d'un patriote serbe, le capitaine Micha Anastasiévitch, mort récemment à Bucharest, et dont l'une des filles a épousé M. Marinovitch, envoyé de Serbie à Paris. C'est le plus beau monument de Belgrade. On y a réuni des monnaies, des armes, des antiquités, des manuscrits et des portraits très intéressants pour l'histoire nationale. C'est aussi le siège de l'Académie royale des sciences. L'université n'a que trois facultés: celle de philosophie et lettres; celle des sciences, comprenant les arts et métiers, et celle de droit, vingt-huit professeurs et environ deux cents élèves. Pour étudier la médecine, il faut se rendre à l'étranger.