—Le code civil, rédigé sous Milosch, est une imitation du code autrichien; cependant il y a quelques différences curieuses à noter, entre autres celle-ci: comme dans toutes les législations primitives, les filles n'héritent pas, s'il y a des fils ou des enfants mâles issus d'eux. Elles n'ont droit qu'à une dot, afin que les biens ne passent pas dans une famille étrangère.
—Je lis dans un journal financier:
«Les journaux de Berlin s'occupent de la régie des tabacs serbes. La formation de la régie est prévue dans le contrat d'avances conclu avec le groupe de la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir d'Escompte. La redevance est fixée, pour les cinq premières années, à 2,250,000 francs, et elle progresse par séries quinquennales. Elle forme le gage de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera fait directement par les contractants de la régie et par prélèvements sur cette redevance.»
Rien de plus triste! Voilà la Serbie, pays libre et à peine émancipé, qui suit le chemin de la Turquie et de l'Égypte. Elle hypothèque et livre en gage, successivement, toutes ses ressources, donnant droit, chose plus grave, aux financiers européens d'intervenir dans son administration intérieure. C'en est fait de son indépendance. Elle ne payera plus tribut à Constantinople, mais à Vienne et à Paris, et dans des conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou à la banqueroute ou à l'asservissement économique de la nation serbe. Vaillant Kara-George, glorieux Milosch, est-ce pour un semblable avenir que vous avez combattu!
—Tandis que nous nous promenons sur le Kalimegdan et que nous contemplons, du haut de ce glacis de la forteresse, le magnifique paysage qui se déroule devant nous, la vaste plaine hongroise et le confluent du Danube et de la Save illuminés des feux dorés du soleil couchant, on me raconte quelques détails sur les atrocités commises jadis par les Turcs en ce lieu même. C'était en 1815. L'insurrection serbe vaincue, et Milosch momentanément réduit à se soumettre, les Turcs, qui avaient réoccupé tout le pays, voulurent lui enlever toutes ses armes. Suleyman-Pacha envoya des sbires dans chaque village pour forcer les paysans à livrer leurs fusils. Ceux qui refusaient ou qui prétendaient n'en pas avoir étaient soumis à des tortures atroces; des femmes et des hommes étaient tués sous la bastonnade, pendus, les pieds en l'air, privés de toute nourriture, empalés ou brûlés vifs. Ce serait à ne pas le croire, si, comme le dit Mme Mijatovitch, dans son livre History of Modern Serbia, page 81, on ne connaissait pas le nom des victimes et la date exacte de leur martyr. En un seul jour, le gouverneur de Belgrade, Suleyman, fit empaler 170 Serbes compromis dans la dernière insurrection, malgré l'amnistie générale solennellement promise. Comme ces empalements s'étaient faits du côté du Kalimegdan qui domine la Save et fait face à Semlin, le général autrichien qui y commandait écrivit au pacha que cette exhibition révoltante devait être considérée comme une insulte à un État chrétien voisin, et que, par conséquent, s'il n'était pas mis fin immédiatement à ce spectacle abominable, les soldats autrichiens viendraient y mettre ordre. Suleyman ordonna de faire faire les exécutions du côté du Danube.
—L'esprit d'association est développé parmi les artisans. J'ai remarqué, en face des bureaux du Videlo, une zadruga d'imprimeurs typographes, c'est-à-dire une société coopérative. L'antique zadruga rurale, la communauté de familles, est, en effet, une association de production agricole.
—J'aime à errer dans le grand cimetière. Il est situé à l'extrémité sud de la ville, sur une colline d'un côté, coupée à pic par une carrière. On y a une vue admirable sur le Danube et sur l'immense plaine de la Hongrie. Le vendredi, les parents des défunts viennent visiter leurs tombes et y apportent des offrandes, comme dans l'antiquité. Voici, sur le tertre où est plantée une simple croix en bois noir, une petite bougie, un plat de cerises, un petit pain, une bouteille de vin et des fleurs. Une femme y est accroupie, elle pousse des gémissements accompagnés d'invocations à l'âme de son mari semblables à des mélopées: «O ami, pourquoi nous as-tu quittés? Nous t'aimions tant! Chaque jour, nous te pleurons! Rien ne pourra nous consoler.» Sur d'autres tombes se font entendre des lamentations encore plus douloureuses. On dirait un chœur de pleureuses romaines. L'effet est poignant. Le rite oriental s'est beaucoup moins modifié que les cultes occidentaux. Les coutumes du paganisme grec et latin, qui ont transformé le christianisme primitif, purement sémitique, sont restées ici intactes et vivantes. Ce poétique cimetière n'est pas à 200 mètres des habitations, comme le prescrit le règlement sanitaire: sera-t-il aussi fermé?
—Je retrouve ici une personne que j'avais rencontrée lors de mon premier voyage et dont la vie est un drame. En 1867, lorsque je quittai Belgrade pour me rendre aux bains d'Hercule, à Mehadia, je vis monter sur le bateau à vapeur une dame au port de reine, accompagnée d'une jeune fille dont la beauté était éblouissante. Je remarque qu'elle est saluée avec le plus grand respect. La femme du consul d'Autriche, Mme de Lenk, m'apprend que c'est Mme Anka Constantinovitch, tante du prince Michel, lequel est éperdument amoureux de sa fille, la ravissante Catherine.—«Il veut, me dit-elle, l'épouser, après s'être divorcé de sa femme, la comtesse Hunyadi, qui déteste Belgrade et habite constamment en Hongrie. Jusqu'à présent, deux obstacles ont empêché l'accomplissement de ce dessein: le rite orthodoxe admet le divorce, mais interdit le mariage entre cousins et cousines. La comtesse Hunyadi est catholique; elle se refuse au divorce, et l'Autriche la soutient.» Comme j'avais une lettre de François Huet pour le prince Michel, Mme Anka me reçut de la façon la plus aimable et je passai quelques jours avec elle et sa fille à Mehadia. Peu de mois après, le prince Michel et Mme Anka étaient assassinés dans le parc de Topchidéré. Sa fille, la belle Catherine, qui est devenue Mme Michel Boghitchevitch, me raconte ce tragique épisode.
—«Nous nous promenions, me dit-elle, ma mère et moi, avec le prince dans le Thiergarten. C'était par une belle après-midi du mois de juin. Tout à coup, sortent du bois des hommes armés de pistolets. Ils tirent à bout portant. Le prince et ma mère sont tués sur le coup, une balle m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate, glisse et s'arrête dans mon cou. Tenez, elle est encore là; on n'a pas voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena à épouser, peu de temps après, Blasnavatz qui en avait près de soixante, mais qui était régent de la Principauté. Après sa mort, je devins la femme de mon mari actuel, qui est également mon cousin. Aussi, pour que le mariage pût s'accomplir, fûmes-nous obligés de nous réfugier en Hongrie. Le roi Milan nous a fait revenir à Belgrade, et il est très bon pour nous, mais nous préférons vivre à l'écart du monde officiel. Que de terribles souvenirs! Le prince Michel était adoré par le peuple. Vous avez vu sa statue équestre sur la place du Théâtre. Bientôt on inaugurera un monument expiatoire dans le parc aux Daims, à la place où il a été tué.»—Malgré ces tragiques épreuves, Mme Catherine est restée très belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velouté, avec de grands sourcils arqués et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car, comme son cousin le roi, à qui elle ressemble d'ailleurs, elle est d'origine valaque, par les femmes.
—Je dîne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait bâtir ici une charmante résidence avec une pelouse unie comme un tapis, où l'on joue au lawn-tennis, à l'ombre de beaux arbres. On se croirait aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne, le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favorisés par leur tarif différentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y perdre. Si on relie par un tronçon, facile à faire le long de la côte, Salonique à la ligne grecque récemment inaugurée de Larissa-Volo, ce port, situé au fond du plus admirable golfe, deviendra le point d'embarquement le plus rapproché vers les échelles du Levant et l'Égypte, à moins qu'on ne pousse jusqu'à Athènes! Lorsque la jonction sera faite entre Nisch et les chemins ottomans à Sarambey, par Sofia, on ira, avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, de Belgrade à Constantinople, 1,066 kilomètres, en 29 heures, et de Londres à Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique réalisera le fameux projet exposé, avec tant d'éloquence, par le consul autrichien de Hahn, il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route militaire des Romains par Singidunum ou Alba Greca (Belgrade), Horreum Margi (Tchoupria), Naissus (Nisch) et Thessalonique, qui deviendrait un port de première importance.