«Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique comprendront aisément la place qu'elle a occupée et qu'elle occupe encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et même de tous les Slaves. Cette église, de même que l'église patriarcale d'Ipek, qui s'élève non loin de là, sont les deux lieux saints de la race serbe. C'est dans l'église d'Ipek que siégeaient les métropolitains et les patriarches de l'église serbe, qui disparurent peu à peu à l'époque du célèbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des sentiments populaires en matière politique saisiront l'absurdité, d'un traité, qui a laissé ces centres des aspirations de tout un peuple dans les mains d'Arnautes barbares et de mahométans fanatiques. Il n'est pas étonnant que l'église et le monastère de Détchani aient été aussi bien conservés. Après la conquête, les Turcs s'aperçurent que ce lieu de pèlerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de revenus. C'est pourquoi ils commencèrent par faire payer par les Slaves un lourd tribut—qu'ils exigent encore maintenant;—ensuite, ils convertirent le monastère en vakouf impérial, c'est-à-dire en propriété ecclésiastique, placée sous la protection du sultan, et durant les quatre siècles qui viennent de s'écouler un grand nombre de firmans ratifièrent cette charte. Les privilèges spéciaux et les assurances de protection si souvent réitérées donnent à la situation actuelle du monastère une garantie toute spéciale. Néanmoins, des Arnautes s'établissent constamment chez les moines, y restent parfois des semaines entières, en vivant à leurs dépens. Les mahométans du voisinage ont, de plus, levé une série d'impôts forcés sur les moines, qui ne peuvent les payer; les malheureux frères vivent dans un péril constant.

Il est impossible de s'éloigner de cent pas du monastère sans escorte armée, et, en 1882, les Arnautes brûlèrent une aile du bâtiment principal et tirèrent à plusieurs reprises dans l'intérieur. Les moines eux-mêmes furent outragés indignement.

Une nuit, je fus réveillé par les cris sauvages de ces brigands, et je pensai à saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui, entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut à une invasion des Bretons. Quand le saint s'aperçut que ce bruit avait été fait par des diables, il fut tout réconforté et sa peur s'apaisa. Mais dans le cas présent, cette consolation-là me fut enlevée, car c'étaient bien des Arnautes, il n'y avait pas à s'y méprendre. Après avoir échappé à la destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable monument court, à l'heure présente, les plus grands dangers.

La situation de l'église patriarcale d'Ipek, située à une demi-lieue du siège du gouverneur turc, est également précaire; quoiqu'elle soit, comme Detchani, sous la protection spéciale du gouvernement, elle est exposée aux mêmes extorsions et au même système de terrorisation. Les trois quarts de la congrégation régulière ne peuvent assister aux offices parce que les Arnautes battent les chrétiens qui se rendent à l'église et les attaquent à coups de fusil. Le pays est si peu sûr, que la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs maisons. Les portes du monastère sont criblées de trous de balles et plus d'un meurtre a été commis dans le voisinage.

«Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possède, sans doute, une autorité sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu l'instrument d'un «cercle» d'Arnautes. Les troupes en garnison à Ipek sont disciplinées, et leur présence est bien vue des chrétiens, mais la Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les Arnautes sont les favoris du «Palais», et il est interdit de se mêler de leurs affaires. Dans la ville, l'insécurité est telle, que ce fut seulement sous l'escorte de huit Arnautes armés jusqu'aux dents, formant le carré autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un étranger «européen» dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le gouverneur ne me permit plus de sortir et me défendit de visiter l'école serbe. Je parvins cependant à la voir. Le maître d'école vit dans un péril constant; mais il faut rendre cette justice à Ali de Gusinje, que c'est grâce à son intervention que les livres de classe n'ont pas été saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'école des filles est dirigée par deux maîtresses indigènes fort remarquables. Miss Irby parle de l'une d'elles dans ses livres. Cette école fait oublier un peu l'anarchie complète qui règne à Ipek, mais l'état de choses dans les contrées avoisinantes surpasse toute description. Depuis le traité de Berlin, il y a eu ici de 150 à 200 meurtres de chrétiens restés impunis. On m'a donné la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs cas, la victime était un enfant, et je suis certain que jamais les autorités n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est ainsi que la Turquie se venge d'avoir dû signer «une paix honorable».

«Pendant mon court séjour à Ipek, on assassina un infortuné Serbe dans le village de Gorazdova, où avaient été commis deux crimes identiques dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman, arnaute ou renégat serbe, avait persuadé à une jeune fille de seize ans de l'épouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille refusèrent leur consentement au mariage. Alors, les autorités mirent la mère en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon départ), et le séducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept cas semblables à Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunément des outrages encore plus révoltants. Les prêtres des villages sont cruellement maltraités. J'en vis un qui avait courageusement signalé aux autorités d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorités firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informés de ses réclamations, tombèrent sur lui à coups de couteau. J'ai vu l'un de ses bras à moitié coupé. Dans le monastère d'Ipek se trouvait un autre pope, qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'étaient emparés de lui, l'avaient conduit dans un lieu désert et étaient sur le point de le massacrer, quand ils consentirent à le relâcher, à condition qu'il leur payât la somme de 50 piastres dans un délai de trois jours. Il est actuellement enfermé dans le couvent et n'ose visiter son troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de douze villages avaient été privés de leurs pasteurs de la même manière. Même à Vuchitern, un endroit relativement favorisé par sa position sur le chemin de fer macédonien, je découvris que le pope et le maître d'école avaient passé une année au cachot, et l'on croyait que le prêtre avait été déporté en Asie.

«Si ces crimes étaient des actes de cruauté isolés, ce serait déjà déplorable; mais il est hors de doute que c'est un système de terreur organisé et ayant un but parfaitement défini. On veut à tout prix chasser les Serbes de ces territoires par des actes répétés de violence et de pillage. Des habitants du pays, bien informés, m'ont assuré que les Arnautes, malgré leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y étaient encouragés par les gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert avec une série de personnages influents du même genre, dirige tous les mouvements du pacha.

«Plusieurs de ces «gentilshommes» ont des relations intimes avec le palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc qui consentira à jouer encore le rôle du malheureux Mehemet-Ali,qui s'était laissé persuader qu'il parviendrait à rétablir l'ordre. C'est ainsi que continue le règne de la terreur, et si l'Europe n'intervient pas bientôt, il est probable que le rêve des oppresseurs se réalisera complètement. Sous le coup de semblables persécutions, les populations chrétiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se mettent en chemin vers la frontière serbe. Dans certains villages, des hordes d'Arnautes ont littéralement chassé les habitants. Dans les environs d'Ipek seulement, 22 villages sont déserts. Les réfugiés conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le règne de la tyrannie aura cessé.

«Les autorités craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit que les receveurs des contributions n'osent s'adresser à eux, et forcent les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macédoine à payer les impôts dus par leurs oppresseurs. La «vergia» ou impôt foncier est ainsi réclamée jusqu'à trois fois au même propriétaire, et comme on ne donne pas de reçu aux paysans des impôts déjà perçus, ils n'ont aucun recours contre ces extorsions réitérées. Les receveurs trouvent un appui puissant dans les autorités turques, et plusieurs chrétiens sont actuellement emprisonnés à Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas pu payer leurs impôts pour la seconde ou peut-être la troisième fois.

«Dans le district voisin de Kolashin, j'ai constaté le même état de choses, en 1880. Les chrétiens sont assassinés et dépouillés sans merci et sans qu'il soit possible de poursuivre les coupables. Le gouvernement et la justice sont également inertes. Je citerai un seul fait qui s'est passé récemment. Entre Ipek et Mitrovitza, la route traverse pendant six lieues une plaine fertile, bien irriguée, mais maintenant déserte, sans culture et sans habitations. Je passai la nuit dans le petit village serbe de Banja. J'y trouvai les paysans en grande discussion pour savoir s'ils quitteraient le pays immédiatement. Tous les environs sont le théâtre de scènes horribles. Un jeune Serbe, appelé Simo Lazaritch, se baignant dans la source d'eau tiède qui donne son nom à Banja, fut tué de sang-froid par un Arnaute de Dervishevitch. Le jour précédent, un autre jeune Serbe âgé de 20 ans, Josif Patakovitch, avait subi le même sort, et un autre malheureux avait été grièvement blessé. Les habitants de Banja ont travaillé six mois à la restauration de leur église, mais les Turcs l'ont de nouveau détruite. L'école, de même, est en ruines, et aucun instituteur n'a le courage d'y rester. «Ils nous assassineront tous, l'un après l'autre,» me dit un des anciens du village; et un vieil infirme me demanda avec anxiété s'il n'y aurait pas bientôt la guerre. Tels sont les fruits, dans ces contrées, de la «paix avec honneur» obtenue par lord Beaconsfield.